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Politique

Interview de Mr Benjamin Toungamani

Interview accordé par Mr Benjamin Toungamani Délégué chargé des droits de l’Homme de la FCD, à notre confrère : www.mwinda.org

La Fédération congolaise de la Diaspora (FCD) est sans doute l’une des organisations congolaises les plus représentatives et les plus actives sur le terrain de la défense des droits de l’homme, en France : son rôle dans la célèbre affaire des disparus du Beach est connu de tous. Avant que la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris ne se prononce ce lundi 15 novembre 2004 sur la requête en annulation des actes concernant M. Ndengué, le chef de la police congolaise mis en examen en avril à Meaux pour " crime contre l’humanité ", Benjamin Toungamani, délégué aux droits de l’Homme de la FCD, fait pour les lecteurs de " Mwinda " un (long) point des différents enjeux de l’affaire des " disparus du Beach ".

Vous suivez au titre de la Fédération de la Diaspora le dossier des " disparus du Beach " ; vous venez en aide aux familles des victimes. Le Parquet général a demandé l’annulation de l’ensemble de la procédure et non pas seulement le volet Ndengué, comment réagissez-vous ?

En fait, le parquet général n’a pas demandé l’annulation de l’ensemble de la procédure mais plus exactement l’annulation des actes qui concernaient M. Jean François Ndengué. Certes les avocats de M. Ndengué ont pour leur part demandé l’annulation de l’ensemble de la procédure, mais il y a peu de chance qu’ils soient suivis.

Nous attendons tous la décision qui devrait intervenir le 15 novembre 2004, après un délibéré de six semaines (plus long que la moyenne dans ce genre d’affaire). Celle-ci étant encore soumise à recours, nous pouvons toujours nous pourvoir en cassation, l’accusation aussi. Un verdict défavorable ne serait qu’une partie remise. En effet l’instruction de Meaux conserverait au minimum, les poursuites concernant le général Norbert Dabira.

Dans cette affaire relative à l’annulation des actes concernant le directeur de la police nationale congolaise, l’enjeu juridique du jugement est double : Il concerne d’une part les victimes et les rescapés du massacre du Beach, les parents des victimes, les populations congolaises et les associations de défense de droits de l’homme dans leur quête de justice. C’est l’enjeu juridique franco-congolais.

Il concerne d’autre part, d’une manière intrinsèque, l’implication de la justice française dans les affaires de crimes contre l’humanité commis hors du territoire français ou de terrorisme.

En effet si l’impunité de M. Jean-François Ndengué était ratifiée par la cour d’appel de Paris, la France ne deviendrait-elle pas le refuge de tous les criminels et autres génocidaires, pourvu qu’ils soient en possession d’un ordre de mission même factice ?

Quelle décision prendrait alors la justice française face à un poseur de bombes ayant coûté la vie à 353 enfants français ?

Que dirait-elle si un officiel congolais ou autre, complice des attentats du 11 novembre mais détenteur d’un ordre de mission signé par son dictateur de président était de passage à Paris pour une mission imaginaire ?

Prendre le risque d’instaurer une pareille jurisprudence en vaut-il vraiment la peine pour la justice française qui, rappelons-le, est censée être au service du citoyen non pas des Etats ?

En tout état de cause, ce jugement intermédiaire n’est qu’une étape. Elle statue plus sur la forme que sur le fond tout en engageant néanmoins, problématiquement, la suite de la procédure.

Finalement, pour vous, quelle est la véritable nature de l’affaire du Beach ?

Il y a plusieurs enjeux dans l’affaire du Beach :

L’enjeu affectif. Plusieurs milliers de congolais ont perdu leurs parents dans les guerres fratricides qui ont endeuillé le Congo. C’est la première fois dans l’histoire du Congo que des citoyens portent plainte contre la toute puissance de l’État. Le simple fait qu’une instruction judiciaire s’ouvre est déjà une victoire en elle-même. Dès lors, vous pouvez comprendre pourquoi les autorités politiques congolaises sont actuellement si déstabilisées par cette instruction qui de surcroît se déroule en France.

Les familles des disparus représentent une composante importante dans ce grand courant de revendications qui, nous le savons, est en train d’atteindre insidieusement toutes les couches de la société congolaise (l’appel aux congolais provenant de Brazzaville, relayé par la FCD qui a circulé il y a peu de temps à Paris et à Londres, en est une preuve). Nous devons louer le courage de ces familles, particulièrement celles qui sont à Brazzaville, qui ont osé défier le pouvoir en se réunissant à l’église Saint-Pierre Claver à Bacongo, malgré toute la chape de plomb de la communication officielle et l’insécurité ambiante. La lettre adressée au président Jacques Chirac leur confère une légitimité sociale indéniable.

Dans notre mode de pensée, l’homme est au centre de nos préoccupations, la première dimension reste donc affective. Le colonel Touanga a vu son fils être enlevé par la force publique, par ses anciens compagnons d’armes sans qu’il ait pu esquisser le moindre geste. Deux enfants de la famille de l’actuel maire de Bacongo (ses deux neveux) ont été littéralement enlevés devant leur père. Averti dans la nuit même, leur oncle, M. Mackanda, proche de Mme & M. Sassou, n’a rien pu faire... Que dire des rescapés qui portent en eux, et pour toujours, les stigmates de cette barbarie ?

Lors de l’entretien à la FIDH de notre premier témoin, notre interlocutrice s’est trouvée mal. Elle était enceinte, elle portait ainsi la vie en elle. Elle n’a pas pu résister à la charge émotionnelle véhiculée par le témoignage. Elle était sensible à la situation, n’était pas congolaise alors que notre président de la République, chargé en théorie de l’avenir de la jeunesse n’en a que cure.

Que répondre à ce rescapé, en proie actuellement à des problèmes importants de motricité, qui me pose souvent la question de savoir s’il devait pardonner, lui qui, il y a quelques années encore, était un jeune homme plein de vie ? Il est évident que ces récits sont culpabilisants pour nous autres quinquagénaires. Ils traduisent explicitement des questions que nous posent nos jeunes. Pourquoi tout cela ? Est-ce là l’héritage que vous avez reçu de vos parents, vous ? Quelle société allez-vous léguer à vos petits frères ? Aujourd’hui pouvons-nous, avons-nous le droit de parler de réconciliation à ceux qui ont connu cette déchirure directement dans leur chair, dans nos forêts et nos villes ?

L’enjeu national. Il est évident que l’affaire du Beach n’appartient pas aux seules familles des disparus. Il ne serait pas très responsable de notre part de la réduire à une simple bavure, à un problème de droit commun.

C’est un problème de la nation toute entière. C’est la suite logique d’un travail commencé à la Conférence Nationale Souveraine qui se poursuit aujourd’hui avec l’apparition de la donne juridique. Nul n’est besoin d’avoir perdu directement un proche, pour que la recherche de la vérité et de la réparation soit capitale. Nous avions exigé lors de ce forum, que la vérité soit faite sur de nombreux crimes. Nous avions exigé que la justice fasse son travail, que les responsabilités soient dégagées, que les morts reposent en paix. Que le peuple fasse son deuil.

Nous avions même proposé, en vain, que tous ceux qui seraient reconnus coupables par les tribunaux, de crimes de sang, ne puissent pas briguer un quelconque mandat électif. Nous n’avons pas été entendus. En 1990, j’étais à l’époque un des dirigeants du PSDC Le Pari. A mi-conférence, plusieurs amis comme Yengo Patrice, Mbaya Bonaventure, Masséma, Ndzoumanguélé, Batantou Félix, Maître Mbemba, feu Pimbi et bien d’autres (certains ont même rejoint le camp du pouvoir depuis), avaient décidé de radicaliser nos positions. Une étrange alliance s’était aussitôt faite, particulièrement autour de Sassou et Lissouba pour nous traiter de " jusqu’aux boutistes ". Si nous étions allés au bout de notre démarche, cela nous aurait peut-être permis d’économiser des vies humaines. Aujourd’hui une chose est sûre, nous ne devons pas réitérer cette erreur de la CNS : il ne saurait y avoir de véritable processus de réconciliation sans justice.

L’affaire du Beach rejaillit sur le débat national d’une autre manière. Elle représente le maillon faible du système Sassou. C’est une affaire politique non politicienne. C’est pour cette raison qu’elle ne doit pas être traitée par les seuls politiques. Il faut cependant se garder de l’utiliser comme un outil politique. C’est d’autant plus dangereux, que certains hommes politiques du pouvoir ou de l’opposition, qui ont les mains sales, et qui doivent des explications à la société civile, seraient tentés de l’utiliser pour se dédouaner. C’est le cas entre autres de M. Ntoumi.

Il y a des responsabilités indirectes pour tous ceux qui ont pensé que les armes étaient un mode de règlement des contradictions politiques, ceux qui ont favorisé l’émergence des milices. Il y a des responsabilités directes qui concernent principalement M. Sassou, ses proches et son appareil qui ont donné directement la mort.

L’établissement de toutes ces responsabilités directes et indirectes est une condition majeure pour dire " plus jamais ça ! "

L’enjeu africain. La Françafrique et particulièrement les réseaux élyséens sont eux aussi éclaboussés par cette affaire. En effet, c’est la première fois que des actes délictueux (crimes contre l’humanité commis par un ami dictateur président en exercice) sont analysés par la justice française et en France s’il vous plaît ! Il est évident que les autorités françaises sont très embarrassées par toute la publicité faite par le ’’ lobby droit de l’hommiste ’’ (comme nous décrivent les avocats adverses et le pouvoir congolais) en parlant des associations de droits de l’homme qui entretiennent cette affaire.

De plus cette affaire est juridiquement très intéressante pour les droits de l’homme :

- la réalité des faits ne fait aucun doute (l’ONU par l’intermédiaire du HCR est directement impliquée).
- Il y a des victimes dont l’existence ne fait pas de doute (malgré les dénégations maladroites de Brazzaville)
- Il y a des témoins survivants. (dont le caractère de rescapés a été formellement attesté par des experts médicaux).
- Il y a même des témoins qui ont été très proches des milieux présidentiels.
- Il y a presque des coupables (les tentatives des généraux Dabira et Ndengué de se soustraire à la justice française sont presque des aveux).

En cas de procès, le cas monsieur Sassou devrait donc faire jurisprudence. Lorsque nous savons que des dictateurs africains criminels tels Mobutu ou Bokassa sont morts sans jugement et que des assassins, tel Hissène Habré, courent encore, nous comprenons mieux les enjeux que représente au niveau africain un éventuel jugement des dirigeants congolais : il sonnerait le glas pour plusieurs autres dictateurs. Il serait donc bon que l’instruction de Meaux fasse jurisprudence dans les rapports de la France et de l’Afrique.

L’enjeu international. Il va sans dire que le problème de la compétence universelle est au cœur des rapports internationaux Nord-Sud d’une part et des rapports nationaux État-citoyens d’autre part.

La vieille Europe peut-elle se murer continuellement dans sa vieille conscience judéo-chrétienne et continuer à observer passivement (lorsqu’elle n’y participe pas) le drame des pays du sud au nom de l’intangibilité des frontières, de l’impunité diplomatique et de la non-ingérence dans les affaires dites nationales ? Les flux financiers eux, qui se moquent de cette non-ingérence, n’ont pas de frontières.

Les récentes avancées du TPI ou de la CPI n’auraient pas de sens si elles ne se nourrissaient de cas d’école. En la matière, les cas Milosevic et Sassou (qui sont similaires) sont très symptomatiques.

En optant pour l’internationalisation de cette affaire, la FCD avait fait une analyse pertinente.

On a comme l’impression d’une sorte d’arrangement qui se dessinerait sur le dos des familles...

Le pouvoir français veut se débarrasser de l’affaire du Beach. Elle empoisonne sa justice en mettant au goût du jour une notion de droit international relative à la compétence universelle. Cette notion, présente dans le code pénal français, n’a été que rarement utilisée. L’instruction de Meaux, je le répète, est un pavé lancé dans le pré-carré africain de la France. Elle est la démonstration de l’incohérence du soutien français vis-à-vis des dictateurs africains.

Lors du passage du président Sassou à Paris en juillet 2004, un arrangement avait été conclu avec le président Chirac. Le président congolais devait organiser un procès à Brazzaville (pour prononcer des non-lieu) afin d’orienter la balance de la justice vers la prépondérance de la chose jugée. L’accord prévoyait en outre que les autorités congolaises devaient mettre en place les conditions nécessaires pour une pseudo réconciliation nationale avec à la clé, un gouvernement d’union nationale.

Les autorités françaises en contrepartie s’engageaient à canaliser la justice et l’ire des associations françaises et congolaises des droits de l’homme. Dans un pareil scénario, les organisations de contre-pouvoirs que nous sommes, seraient les moutons noirs jetés en pâture à la désapprobation populaire. Nous serions ainsi, d’après le pouvoir, taxés de prêcheurs de haine en temps de " réconciliation nationale ".

La présence du président Lissouba en France, la présence de plusieurs personnalités politiques de l’opposition et du pouvoir à Paris, le remue-ménage dans les partis traditionnels ne sont pas étrangers à ces tractations. Le gouvernement français semble vouloir faire pression sur l’ex-président. Ce dernier est tout de même dans une position inconfortable car beaucoup de ses proches hésitent à le suivre dans cette nouvelle aventure.

L’instruction n’a pas eu lieu à Brazzaville, malgré les vraies fausses mises en examen des principaux protagonistes des assassinats, qui ont du reste eu de la promotion pour la plupart. Le risque était trop grand pour le maître de Brazzaville. Dans le camp du dictateur, une fronde s’est ouverte. Le gâteau du pouvoir ayant été mal distribué, personne ne veut endosser ce dossier brûlant. Ses anciens amis n’hésitent pas à utiliser l’affaire du Beach comme élément de chantage politique. Techniquement, les pseudo preuves que détiendrait Brazzaville sur les réfugiés, sont si minces face au dossier très volumineux du tribunal de Meaux, qu’elles n’abuseraient pas une opinion internationale qui attend des autorités congolaises, une démonstration en bonne et due forme et non une simple bataille macabre de chiffres.

Sans résolution de l’affaire du Beach, le président Sassou risque gros, d’où ses exigences vis-à-vis des autorités françaises et sa réticence vis-à-vis de toute négociation sérieuse.

Le gouvernement congolais invite les parties civiles à " venir prendre connaissance d’éléments d’information à Brazzaville ". A quoi, selon vous, cette invitation obéit-elle ?

De quels éléments d’information s’agit-il ? Les autorités de Brazzaville n’ont jamais hésité à recourir à la justice française lorsque cela les arrangeait. C’est le cas du procès contre le Président de SURVIE, concernant l’ouvrage " noir silence ".

Si les autorités congolaises n’avaient rien à se reprocher, elles auraient tout intérêt à porter cette affaire sur la scène internationale afin de se disculper une fois pour toutes.

Pourtant ces mêmes autorités n’hésitent pas, abandonnant toute idée d’orgueil, de venir chaque mois dans les réseaux financiers de la France pour venir quémander (je ne trouve pas d’autres mots) quelques subsides pour tenter de renflouer les caisses de l’État congolais mises à mal par l’incurie et la mauvaise gestion des dirigeants politiques. Il est étonnant que s’agissant de la justice française, la méfiance soit de mise, qu’on se drape derrière la souveraineté nationale. C’est une affaire congolo-congolaise entend-on à Brazzaville à longueur de journées.

Le coup d’Etat de 1997 était aussi une affaire Congolo-Congolaise ; que venait alors y faire l’intervention française ?

Beaucoup d’argent au titre de la corruption a été déversé dans les milieux mafieux français, nous le savons. La dernière en date, consistait à payer une centaine des miliciens cobras pour venir gonfler artificiellement la liste des amis de François Ndengué présents au tribunal de Paris ce 27 septembre 2004. Certains d’entre eux ont été d’ailleurs entendus par les renseignements généraux français. Distribuer une centaine d’euros à chaque contre-manifestant, cela fait un peu désordre pour un pays qui se dit endetté jusqu’au cou et qui sollicite honteusement l’initiative PPTE.

Avant, le gouvernement et le chef de l’Etat reconnaissaient qu’il y avait bien eu des crimes au beach, qu’ils qualifiaient de " bavures ". Par la suite, on a parlé de règlements de compte entre " Ninjas ". Aujourd’hui, c’est la négation pure et simple de ces crimes. Pourquoi ce changement de pied, selon vous ?

Cette question est à rapprocher avec celle des listes que nous serions incapables de fournir d’après les autorités de Brazzaville. Au départ, il y a un président dérouté qui voudrait faire l’amalgame entre l’affaire du Beach et toutes les affaires de morts violentes ayant eu lieu pendant toutes les guerres contre les civils. Il change ensuite de direction lorsqu’il déclare par la suite sur RFI qu’il s’agirait de bavures qui seraient élucidées par une enquête longue et patiente. Nous aurions préféré que l’enquête ait eu lieu avant l’affirmation... Enfin !

Le Conseil national de la transition qui a hérité du bébé, est hélas mort avant même de donner un début de réponse. S’en est suivi un flot d’interprétations des plus fantaisistes dont celle qui attribuait ces assassinats aux miliciens ’’Ninjas’’. Cette thèse était en contradiction totale avec la première affirmation du président (qu’importe, les autorités congolaises nous ont habitués à ce genre de volte face).

La négation pure et simple du crime que nous observons aujourd’hui, provient du fait que M. Sassou voue une confiance absolue dans le parapluie de Paris et dans le montage conclu. Jusqu’à quand Paris continuera t-il à être complice de cet ami encombrant, d’autant plus que cette affaire met à mal la nouvelle image de défenseur des pays du tiers monde dont se vêt monsieur Chirac dans les conférences internationales ?

Quant aux listes, leur évaluation concerne la justice. Nos preuves sont suffisamment éloquentes pour avoir été prises en considération par le tribunal. Si Brazzaville conteste ce nombre, c’est devant un tribunal qu’il faudra le faire. L’affaire du Beach est entrée dans la mémoire collective internationale. S’y opposer à coups de souveraineté nationale ou d’immunité diplomatique ne fait que repousser l’échéance. Le débat doit se faire maintenant par l’intermédiaire de la justice, pas de l’invective. De toute façon, la FCD aurait eu la même attitude si l’affaire ne concernait qu’un seul congolais. Ce serait toujours un mort de trop. Les journalistes français, otages en Irak, ne sont que 2, mais pourtant le pays se mobilise...

À propos de l’impunité au Congo, qui est votre principal cheval de bataille, comment y mettre fin dans le pays ?

Les notions de démocratie, de transparence, de bonne gouvernance ne riment pas avec impunité. Tous les avatars de la gestion de la Cité proviennent de l’inexistence de la Loi et de ceux qui doivent faire pression pour l’appliquer. Qu’il s’agisse des crimes crapuleux et politiques, des énormes détournements de fonds et d’avenir, la cause est la même. Le renouveau politique du Congo n’est possible qu’avec la mise en place de véritable contre-pouvoirs, dont vous faites d’ailleurs partie. Ce sont les populations organisées au sein des structures citoyennes qui doivent être les véritables détenteurs du pouvoir. Jusque-là, une fausse délégation de responsabilités unissait les citoyens aux politiques, il faut établir un nouveau contrat social.

C’est la société civile organisée qui sauvera le Congo en sécrétant des politiques plus responsables. La politique est une chose trop sérieuse pour n’être faite que par des politiciens.

Il y a quelques semaines un article de Témoignage Chrétien a fait couler beaucoup d’encre. Le gouvernement congolais a invité l’auteur de l’article à aller se rendre compte de la réalité sur le terrain. Qu’en pensez-vous ?

Nous avons rencontré l’auteur de l’article la première fois à Oslo en 1999, lors d’une marche en faveur de la paix au Congo Brazzaville. Nous avons été très sensibles à son professionnalisme et à son honnêteté. Malgré un dossier déjà très volumineux contre les autorités congolaises, ce journaliste de la démocratie chrétienne avait voulu savoir de lui-même ce qui se passait réellement au Congo.

Il s’est rendu une première fois à Brazzaville en juin 1999, il est même allé sur les lieux des combats en compagnie des miliciens du pouvoir. L’article issu de ce voyage lui a valu d’être attaqué en justice par le président Lissouba le 4 juillet 2000. Cet article déjà sulfureux à l’époque, accusait les présidents Lissouba et Sassou de népotisme, de corruption et de crimes, stigmatisant au passage la responsabilité de tous les politiciens qui avaient créé des milices et organisé la guerre contre les civils. La FCD a témoigné en faveur du journal Témoignage Chrétien. Nous avions gagné le procès haut la main. Mr. Henrick Lindell a été ensuite ’’invité’’ par les autorités Congolaises au Congo en mai 2001. Il a eu un entretien avec le président Sassou (assisté bien sûr de l’éternel Pigasse). C’est à cette occasion que le président Congolais a déclaré que l’affaire du Beach ferait l’objet d’une enquête administrative longue et minutieuse. On attend toujours...

Ce journaliste reconnaît volontiers que les invitations des journalistes au Congo ressemblent fort à de la corruption déguisée. Le but de ces opérations de marketing est d’essayer de redorer le blason du Congo à l’extérieur. Les journalistes, aux petits soins des autorités Congolaises rencontrent surtout les officiels. Le passage à Brazzaville et l’attitude irresponsable du président de la LICRA obéissaient à cette logique : ce dernier n’a pas daigné rencontrer les parents des victimes, il n’était pas venu pour ça !

Monsieur Lindell est reparti au Congo une troisième fois en juin 2004, de sa propre initiative pour une enquête plus approfondie. Il a rencontré des acteurs économiques, des responsables politiques, des militants de la société civile. Je suppose qu’il avait pris contact au préalable avec les milieux financiers de Paris et avec tous ceux qui pouvaient lui apporter des témoignages. En fait, l’article de Témoignage Chrétien qui fait beaucoup de bruit à Brazzaville aujourd’hui, interpelle fortement les autorités congolaises, les met face à leur responsabilité dans la déroute économique mais surtout incruste cette responsabilité dans la mémoire collective devant l’histoire.

Où en est le " mouvement citoyen " au niveau de la société civile aussi bien congolaise qu’internationale ?

Même si les initiatives des citoyens traversent une passe difficile en ce moment, avec la sacralisation du dieu ’’ dictature du marché ’’ il y a cependant quelques raisons évidentes de satisfaction. Pour rester dans le contexte de l’affaire qui nous intéresse, nous pouvons affirmer que l’engagement des ONG Congolaises, Françaises et internationales a été déterminant dans le démarrage de l’instruction en France, pour relayer le travail accompli par les familles des disparus à Brazzaville. Dès l’année 2001, profitant de la présence en France d’un rescapé, ’’Pierre’’ en particulier, nous avions pris contact avec les meilleurs avocats de la place de Paris. Etant donné le caractère sensible du dossier, ces amis avocats nous ont conseillé de prendre plutôt contact avec la FIDH (la FIDH était déjà sur l’affaire par l’intermédiaire de l’OCDH de Brazzaville). Nous avons décidé d’un travail commun. SURVIE et la FIDH se sont portées aussitôt parties civiles. La FCD ne pouvait pas ester en justice : elle n’avait que 4 ans d’existence. La mise en commun du travail fait à Brazzaville et celui des organisations en France a permis de donner à l’affaire son retentissement actuel. L’organisation à laquelle j’appartiens insiste sur la nécessité de l’existence d’un mouvement citoyen international, afin de faire aboutir les revendications des peuples. Les forces conservatrices auxquelles nous faisons face possèdent des réseaux politico mafieux, d’une efficacité redoutable (l’existence de nombreux conseillers occultes français en est une preuve). Ces réseaux ont même en leur sein plusieurs obédiences maçonniques allant jusqu’à l’OPUS DEI (dont un conseiller étranger de Sassou est un élément très proche). Les récentes réactions du Vatican vis-à-vis de la position du clergé congolais sur le pétrole ou l’attitude du Nonce apostolique dans ’’l’affaire monseigneur Kombo " vont dans cette direction.

Face à la pieuvre de ces réseaux qui étrangle les velléités d’indépendance des développements des populations africaines, il est urgent d’organiser un genre d’internationale citoyenne. C’est le message que nous n’avons cessé de distiller dans tous les forums européens auxquels nous avons été invités. L’Afrique a certes besoin de capitaux pour un décollage économique mais à l’heure actuelle, elle a surtout besoin de la solidarité citoyenne internationale pour l’aider à se débarrasser de ces dictateurs prédateurs. L’internationalisation de l’affaire du Beach va dans ce sens. Nous profitons de l’occasion qui nous est offerte pour adresser toute notre solidarité en direction des organisations de la société civile sur place au pays. Cette société civile a réalisé des avancées remarquables. Nous pensons en particulier au clergé qui n’a pas hésité à dénoncer la mainmise d’une minorité de nantis sur les ressources du pays, à toutes les associations regroupées autour de ’’ publiez ce que vous payez ’’, de ’’ la Commission Justice et Paix ’’ pour ne parler que de celles-là...

Que pensez-vous d’un gouvernement d’union nationale et quel rapport y a-t-il entre cette initiative et l’affaire du Beach ?

Le concept de gouvernement d’union nationale est un concept rarement opérationnel. Un concept très souvent utilisé par les dictatures en Afrique pour tenter de résoudre les crises sociales en évitant de régler les problèmes en profondeur. De telles initiatives reposent sur un a priori faux dès le départ, qui prétend que ces crises ne sont que de la responsabilité des seuls hommes, pas des systèmes. ’’ Il faut juste changer les hommes ’’. Les Congolais savent quelque chose du simple changement des hommes après la conférence nationale... Ce sont des arrangements politiciens où les intérêts des populations sont totalement absents.

Les grandes puissances néo colonisatrices y trouvent souvent leur compte, leur responsabilité (souvent très importante) n’est pas engagée. C’est le cas du fiasco de ’’ Marcoussis ’’ dans la crise ivoirienne. La FCD parle plutôt de gouvernement de justice nationale. Voici bientôt deux ans que des tractations ont lieu en Europe. Des amis du Congo, très préoccupés par le devenir du Congo après les guerres contre les civils, tentent de nous venir en aide. Dans les tentatives de mettre en place un dialogue, la position de la société civile intérieure et extérieure a toujours été la même à savoir ’’ Pas de réconciliation sans justice ’’ (voir les rencontres citoyennes de Paris en janvier 2004, sous le patronage de ’’ Live and Peace ’’). Sur ces tractations prises en charge par la société civile internationale se sont, semble-t-il, ajoutées en parallèle, des négociations directes sous l’égide du gouvernement français particulièrement dans l’attente des résultats du jugement de la cour d’appel de Paris, le 15 novembre 2004. Au Congo, depuis l’avènement du multipartisme, le pouvoir politique a toujours marché à deux pattes. En 1992 Lissouba, pour être élu, s’est acoquiné avec Sassou contre Kolélas. En 1993 Lissouba s’est retrouvé face au tandem Sassou-Kolélas (d’où les évènements du centre culturel et la création de milices conjointes cobras et Ninjas, il fallait lutter semble-t-il contre les cocoyes). En 1997 lors du coup d’Etat, Sassou a tenté d’embarquer Kolélas dans son aventure. Kolélas s’est retrouvé Premier ministre de Lissouba, en lançant ses Ninjas contre Sassou. 2004, Sassou tente de se réconcilier avec un ou ses deux anciens ennemis, d’où les négociations souterraines de Paris.

Que vient faire l’affaire du Beach dans ces arrangements ?

Sassou voudrait faire d’une pierre trois coups :

- initier un ’’ mbongui ’’ à deux ou à trois, pour tenter de décréter une amnistie générale et faire ainsi de l’affaire du Beach, une affaire congolo-congolaise aux yeux de l’opinion internationale.
- diluer sa responsabilité unique dans la crise sans précédent que traverse le Congo en intégrant des lampistes choisis parmi les exilés politiques.
- tenter d’infléchir l’attitude des institutions financières internationales en parlant d’unité de paix et de bonne gouvernance.

Cette négociation est en train de se faire comme d’habitude sur le dos de nos frères morts. Tout en exigeant la fin totale de la belligérance armée, les populations exigent que les conditions soient mises en place pour une paix et une réconciliation pérenne. Parmi ces conditions, il y a l’indexation des responsabilités. Il faut que les chefs des grands partis nous expliquent leur implication dans le virage amorcé après la CNS vers un débat plus milicien que politique.

Nous refusons qu’après la plus grande hécatombe jamais connue au Congo, il soit possible de sabler le champagne dans un cimetière où nos morts n’ont pas encore de sépultures, se laver des mains pleines de sang comme à la fin de la conférence nationale.

A ce propos, avez-vous remarqué que lors du lavement des mains à la CNS, Sassou est venu se laver les mains sans avoir confessé et Lissouba n’est pas venu se laver les mains en ayant fait une confession qui n’en était vraiment pas une ? La suite, nous la connaissons...

La paix sociale véritable n’est pas celle des gouvernants. La paix véritable doit aussi résoudre les crimes économiques. L’assassinat actuel des Congolais est multidirectionnel, il intègre aussi le ’’vol éhonté d’avenir’’ par le détournement de la manne pétrolière et l’alourdissement de la dette pour les générations futures.

L’apartheid a été partiellement vaincu en Afrique du Sud non pas du fait de Mandéla au pouvoir, mais bien grâce à la Commission vérité et réconciliation initiée par celui-ci. Le Rwanda a encore mal à sa paix, c’est néanmoins un exemple à suivre en ce qui concerne les tentatives de passer par la justice. En tant que bantous je sais que nous sommes encore hantés par tous ces milliers de morts sans tombes, de Kinkala à Owando, de Poto Poto à Bacongo, de Diawara à Ngouabi. Ces disparus qui nous posent encore la question de savoir POURQUOI, comme le clame le chanteur et poète JOSYS dans sa chanson ’’ nkodibila ’’, ’’ lamentations ’’. ’’ Nous aurions tant voulu ne pas avoir raison sur le dos de nos morts sans tombes ’’...

Document FCD : www.fcd.ras.eu.org


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