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Culture

Impasse... sans mot de passe ?

Ce livre est d’un poète. Un recueil de nouvelles et poèmes mariés dans un souffle poétique qui parcourt le livre de bout en bout. Des vers ou de la prose pour dire notre mal-être au fond de nos impasses, en fait l’impasse d’un monde, d’une civilisation en panne. Croisement des genres ; entrelacement du conte, du vers libre et du poème en prose. Il y a sans doute, chez l’auteur, le soucis d épuiser ses possibilités d’écriture pour dire son message et le faire entendre sur plusieurs longueurs d’onde. D’ou, ce foisonnement et cette véhémence du verbe, qui rappellent la luxuriance des forets du Congo et la puissance du fleuve qui porte ce nom ; et les couleurs des phrases et des strophes sont celles des matins de saison sèche enfouis dans l’enfance de l’auteur, et qu’il a chantés à l’Ombre du Talipot, dans son précédent recueil de poésie. Chez cet auteur, la poésie prend fréquemment le relais de la prose pour l’amplifier aux dimensions d’un cri du cœur. « je revendique ma parole et l’assume dans ses contorsions simiesques » une parole « profane et iconoclaste ».

A l’Afrique, qu’il porte dans ces profondeurs, Mathieu Mounikou consacre des nouvelles tirées du cru qui disent les maux de ce berceau de l’homo sapiens, cette terre d’élection du « rire originel, ample dans l’azur serein », rire qui « effraya les lions chasseurs ». Cet hommes des rives de l’Omo était « de tous les nez, de toutes les lèvres. De tous les reliefs des visages humains...portait tous les angles faciaux » ; il habite le poète, qui se proclame « nègre et post-nègre à l’aise dans mes gènes. »

Dans la houe, c’est en vain que Harouna, l’ancien, dit aux hommes et aux femmes de son village : « les ancêtres de nos traditions que nous leur devons, c’est la tête. Vous, moi et les autres, présents et à venir, nous sommes les oreilles sur la tête. Qui donc a vu les oreilles pousser plus haut que la tête ? » L’ironie est manifeste dans cette profession de foi : le repli sur soi est une impasse, parallèle à celle d’un changement impulsé du dehors et que la précipitation condamne. Au bout du compte, « le grillon continuait à stimuler dans les champs désolés par la sécheresse. Le grillon dans son réduit comme les hommes dans leur repli. »

Dans salaire du malheur, le jeune Issaka ne pouvant plus se soustraire à la rapacité de sa famille finit par renoncer à son statut de salarié, cédant à la tentation bien Africaine, d’un nivellement social...Par le bas... « Deviens comme ceux qui entrent dans ta maison, et il s’envolent comme un essaim de mouches devant une plaie cicatrisées. » L’humour s’allie à la dérision pour rendre le tragique d’une situation.

Et le poète de clamer : que des vestiges ! « Vestiges/rites et prières/danses et élégance/un magma couleur pétrole/fumant des décombres ». Le notre est un monde éclaté, secoué par les violences, éclatantes et sournoises, un monde projeté hors du sens. Mais le champs de ruines couvre et couve des racines, une promesse : « faites-moi, Maître, une racine fraîche d’une vigueur sauvage, d’une humeur à parier l’aventure. »

Le mot de passe ? Des clés que l’auteur réclame. Ce sont des « châteaux-forts à prendre, ils sont perchés comme des nids d’aigle. » Elles existent, il s’agit de les trouver. « Et je cherche d’un continent lointain les clés oubliés dans le tiroir des mémoires empoussiérés. » Le poète entrevoit-il ces clés dans le beau et l’authentique ? il entend la voix des masques : « Masque/je reverdis l’age gris des rites de passage.../Masque/j’éclaire les dédales d’une mémoire /au fond du silence sous l’écorce des astres...Cherchez le fil d’Ariane, il se perd dans les mailles du raphia aux hanches des maîtres reniés...Cherchez dans les dessous étanches de la vie ou souffle le sens. »

Cherchons donc ensemble le mot de passe pour nous retrouver dans le labyrinthe, pour en sortir et nous en sortir. Pour le poète, nourri par l’œuvre d’Aimé Césaire, l’humanisme n’a pas d’autres sens que celui-là.

Biographie :

Mathieu Mounikou est originaire du Congo-Brazzaville né à Kinshasa. Il se réclame des deux « Congo » et se veut citoyen du monde. Actuellement Administrateur hors-classe au service des Nations Unies, il poursuit en marge une réflexion sur le monde Africain. Auteur en 2002 de « A l’ombre du Talipot », un recueil de poèmes préfacé par Aimé Césaire, il a contribué à des ouvrages collectifs traitant de l’unité des Africains. Sa sensibilité sur le monde et l’Afrique s’exprime en particulier sur le plan litteraire.

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