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ELEMENTS DE REFLEXION SUR LES BMA

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Les chrétiens également s’engagent avec les références de l’Évangile et l’enseignement de leurs Pasteurs....

Le chrétien doit-il s’impliquer dans la politique ?

La politique a toujours passionné le monde et les hommes. Mais au fait, c’est quoi la politique ? Est-elle réservée à une caste, à une tribu, à une race, à un pays dominateur ? Étymologiquement, la politique désigne « ce qui est relatif à une communauté d’êtres humains utilisant leurs capacités de réflexion pour s’organiser ensemble ». Par exemple pour conduire des réalisations de bien commun comme la construction d’une école, d’un dispensaire, l’élection d’un chef de quartier, d’un délégué de classe, d’un maire, d’un député, du président de la république etc.. La politique ne peut pas devenir un métier. Elle doit se vivre sur un mode transitoire, c’est-à-dire qu’on doit pouvoir y entrer et en sortir sans grabuge.

Conformes à notre mission de chrétiens, qui place le service et la recherche du Bien commun parmi les idéaux à poursuivre nous, Chrétiens catholiques, Membres de l’Association Cardinal Émile Biayenda – France (ACEB-France), avons choisi de relire la parole de nos pasteurs, et d’y puiser l’enseignement qui s’applique à la situation de notre pays sans verser dans une opposition partisane.

Le 22 octobre 1971, lors de son intervention au Synode des Évêques à Rome, Mgr Émile Biayenda, archevêque de Brazzaville déclare : « On ne peut pas être authentiquement chrétien sans participer au développement et à cet effort pour plus de justice et de paix dont nous sentons tous l’urgence… »

Le 14 février 1972, dans leur lettre aux chrétiens du Congo, intitulée : « La place du chrétien dans la communauté nationale », la Conférence épiscopale de l’époque (composée de Mgr Émile Biayenda, Mgr Jean-Baptiste Faurêt et Mgr Georges Singha), rappelait au peuple de Dieu : « Les chrétiens doivent être parmi les premiers à participer au développement. Ils ne pourront le faire qu’en vivant intensément leur vie chrétienne dans leur communauté nationale »…. « Les membres de l’Eglise, comme membres de la société civile, ont le droit et le devoir de poursuivre le bien commun comme les autres citoyens. Les chrétiens doivent remplir avec fidélité et compétence leurs tâches terrestres. Ils doivent agir comme levain dans leur vie familiale, professionnelle, sociale, culturelle et politique… Ils témoignent ainsi de la puissance de l’Esprit-Saint dans l’action au service de leurs frères, aux points où se jouent leur existence et leur avenir ».

Le 20 février 1977 lors de la cérémonie de clôture des travaux de la Conférence des Évêques de l’Afrique centrale (CEAC) à Brazzaville, devant les menaces d’orage qu’il sent monter sur la nation et qui portent les germes de la mort de la division, le Cardinal Émile Biayenda évoque ce passage du prophète Osée : « Mon peuple est malade de son infidélité, comment l’abandonnerais-je ! Je ne donnerai pas cours à l’ardeur de ma colère, car je suis Dieu, et non un homme. » (Osée 11, 7-9) La suite de son enseignement s’adresse aux chrétiens d’aujourd’hui à qui il lance ce pathétique appel dont, tels les pèlerins d’Emmaüs, nous ne comprendrons l’importance que plus tard : « Plus que les manuels ou les méthodes à utiliser, l’urgence réside dans le témoignage de la foi réellement vécue. Nos pays attendent des hommes et des femmes convaincus, habités par l’Esprit qui le montrent par leur vie et par leur comportement. » Puis il évoque l’ampleur de la tâche et la responsabilité que lui confie l’Église. Trouvera- t-il suffisamment d’ouvriers pour assurer la moisson ? « Qui enverrai-je auprès des enfants, des tout-petits, auprès des jeunes des écoles, des lycées et universités, auprès des analphabètes, auprès des adultes des campagnes et des villes, auprès de la classe ouvrière, auprès des fonctionnaires, auprès des responsables politiques, auprès de ceux qui m’ont tourné le dos ? » (cf. Le Cardinal Biayenda et le Congo-Brazzaville, Éditions Karthala, Paris, mars 2012) Le dimanche 22 octobre 1978, sur la place Saint-Pierre de Rome où se déroulait la messe solennelle de son intronisation, Jean-Paul II criait devant des milliers de fidèles : « Non abbiate paura ! Aprite, anzi, spalancate le porte a Cristo ! » (N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! À sa puissance salvatrice ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. N’ayez pas peur ! Le Christ sait « ce qu’il y a dans l’homme » ! Et lui seul le sait !)

Ne pas avoir peur, oui mais de quoi ? Des systèmes politiques ? Des services de sécurité d’État et des agents de renseignement ? De la police politique ? Peur de dire sa foi, de se dire chrétiens, ce qui au temps du monopartisme vous fermait les portes aux plus hautes responsabilités ? Peur de la vérité ?

Effectivement, nous avons l’habitude d’entendre dire : « Ah, tu fais de la politique ? Fais attention car on peut t’arrêter, te tuer ! » Le « N’ayez pas peur » de Jean-Paul II est un vibrant appel à la résistance contre tous les systèmes d’impérialisme, contre les empires qui ont le désir absolu de domination. Il nous invite à nous rebeller devant les injustices et l’arbitraire, nous les ayants droit, les sans dents et les bannis. L’interpellation de Jean-Paul II se renforce dans l’adresse de notre Seigneur Jésus-Christ : « (…). Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés. » (Isaïe 61 ,1) et (Luc 4, 18).

Le 19 mars 1991 à Brazzaville, Mgr Ernest Kombo, ancien Évêque d’Owando et président de la Conférence nationale souveraine, rappelait que tous, croyants ou non, pouvions nous rejoindre autour des valeurs partagées suivantes : « Tu ne mentiras pas, tu ne voleras pas, tu ne tueras pas ». Lors du troisième anniversaire de la disparition de cet illustre prélat, Fabrice N’semi, étudiant en IVème Année de Théologie du Grand Séminaire Cardinal Émile Biayenda, dans un article publié par le journal La Semaine Africaine du mercredi 26 octobre 2011, revenait avec lucidité sur ces trois principes qu’il nous sied de vous partager.

« 1. Tu ne mentiras pas : principe de transparence. Dans l’univers mental africain en général et congolais en particulier, la politique est, à bien des égards, assimilée à un exercice de mensonge et les hommes politiques souvent traités de menteurs à cause, justement, du fossé large qui existe entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font.

2. Tu ne voleras pas : principe d’honnêteté. La politique est l’espace privilégié où s’exerce la pratique de la charité et le service du bien commun. De ce point de vue, la gestion des biens de la nation requiert une éthique de la gouvernance orientée vers la construction du bien-être collectif et individuel par une juste répartition des revenus.

3. Tu ne tueras pas : principe de responsabilité. Le fondement et la fin de l’action politique s’articulent autour de la dignité de la personne humaine. Ce principe est la loi d’airain qui régit toute organisation humaine. Dans cette optique, chacun se sent solidaire de toute vie et veille à son respect. »

A la veille d’élections présidentielles dans plusieurs états d’Afrique francophone, la tentation grande et la mode sont à la volonté de modifier les constitutions. C’est l’occasion de puiser de nouveau dans la sagesse de la Bible le huitième Commandement qui ordonne : « Tu ne mentiras pas ». Respecter la parole donnée, respecter le serment fait devant le peuple, celui de défendre et de respecter la constitution font de nous sinon de bons chrétiens, au moins de bons citoyens. Le 29 juin 1997 à Kinkala, soit plus de trois semaines après le déclenchement de la guerre du 5 juin 1997 à Brazzaville, entre les forces du Président Pascal Lissouba et les milices de Denis Sassou-Nguesso, Mgr Anatole Milandou, lors de la messe d’ordination de quatre abbés congolais, alertait les nouveaux prêtres à l’ordre sacerdotal.

« Voici que le jour de votre ordination, survient en un temps où notre pays le Congo est plongé dans une abominable désastre. Voici que, non contents d’avoir au long des années, laissé le Congo s’enfoncer peu à peu dans l’impunité au détriment de la justice, dans la corruption au détriment de notre économie, de notre système éducatif et de notre système de santé, les principaux dirigeants politiques de notre pays se sont procurés des armes et se disputent au-dessous de nos têtes au détriment et au mépris de nos vies, dans une guerre sans merci, le pouvoir de gouverner l’État. »

« Désordre insensé ! Une fois encore, des adultes comme des jeunes gens, ont vendu leur destin, ont sacrifié leur vie au service de leurs maîtres pour endeuiller tout un peuple… »

« Folie ! Irresponsabilité ! Désordre des cœurs et des intelligences ! Suprême impiété ! Les corps des victimes jonchent les rues de notre capitale sont abandonnés sans sépulture et livrés aux chiens… »

« Dans ce chaos, frères et sœurs, de quoi l’Église est-elle véritablement responsable ? A quoi est-elle appelée ? Que peut-on attendre de vous, vous qui allez devenir prêtres ? Rappelons d’abord très clairement que nous n’avons pas mission ni vocation de nous substituer aux responsables politiques, de gouverner à leur place. Si votre place n’est pas au sommet de l’État, elle est cependant à la base dans la société civile, au sein des familles, des villages et des quartiers. C’est là que vous devez être sans parti pris au service de tous les hommes. C’est au cœur des milieux de vie que vous devez remplir vos tâches d’éducation et d’animation sociale en annonçant l’Évangile du salut en Jésus-Christ à tous ceux qui veulent bien vous accueillir et vous entendre… »

Le 1er janvier 2002, à l’occasion de la célébration de la journée mondiale de la Paix à Rome, Jean-Paul II déclare : « Il n’ya pas de paix sans justice, il n’y a pas de justice sans pardon. »

Le 15 août 2004 à Lourdes, Jean-Paul II s’adressant aux pèlerins, livrait le message de la Vierge de Lourdes : « Soyez des femmes et des hommes libres ! Mais rappelez-vous : la liberté humaine est une liberté marquée par le péché. Elle a besoin elle aussi d’être libérée. Christ en est le libérateur, Lui qui « nous a libérés pour que nous soyons vraiment libres » (Ga 5, 1). Défendez votre liberté ! »

Le vendredi 7 juin 2013, dans la Salle Paul VI au Vatican, le Pape François rencontrait des étudiants et des professeurs des écoles gérées par les Jésuites en Italie et en Albanie. Après son discours, il propose aux jeunes et aux éducateurs d’échanger par des questions-réponses. Un professeur s’adresse alors au Saint-Père et lui pose cette question : « Mais en voyant tant d’anciens élèves, aussi tant de personnalités, et nous aussi adultes, enseignants, éduqués par les jésuites, je m’interroge sur notre engagement politique, social, dans la société, en tant qu’adultes dans les écoles jésuites. Parlez-nous un peu de la façon dont notre engagement, notre travail aujourd’hui, en Italie, dans le monde, peut être jésuite, peut être évangélique. »

La réponse du Pape François est claire et sans équivoque : « S’impliquer dans la politique est une obligation pour un chrétien. Nous chrétiens, nous ne pouvons pas « jouer à Ponce Pilate », nous en laver les mains : nous ne pouvons pas. Nous devons nous impliquer dans la politique, parce que la politique est l’une des formes les plus élevées de la charité, parce qu’elle recherche le bien commun. Et les laïcs chrétiens doivent travailler en politique. Vous me direz : « Mais ce n’est pas facile ! ». Mais il n’est pas facile non plus de devenir prêtre. Il n’y a pas de choses faciles dans la vie. Ce n’est pas facile, la politique est devenue trop corrompue : mais moi je me demande : elle s’est corrompue, pourquoi ? Parce que les chrétiens ne se sont pas impliqués en politique dans un esprit évangélique ? Avec une question que je te laisse : c’est facile de dire « c’est la faute à untel ». Mais moi, qu’est-ce que je fais ? C’est un devoir ! Travailler pour le bien commun est le devoir d’un chrétien ! Et tant de fois, la voie pour travailler est la politique. Il y a d’autres voies : professeur, par exemple, est une autre voie. Mais l’activité politique pour le bien commun est l’une des voies. Cela est clair. »

Il a ensuite ajouté : « Les laïcs chrétiens ont le devoir de s’enfoncer dans la politique. La politique, c’est sale – mais elle est peut-être sale parce que les chrétiens ne s’y impliquent pas. »

Le 12 septembre 2014. Recevant les Évêques de la République démocratique du Congo pour leur visite ad limina apostolorum, le Pape François : « La fidélité à l’Évangile implique aussi que l’Église participe à la construction de la cité. L’une des contributions les plus précieuses que l’Église locale peut apporter à votre pays, consiste à aider les personnes à découvrir la pertinence de la foi dans la vie quotidienne et la nécessité de promouvoir le bien commun. De même, les responsables de la nation, en étant éclairés par les pasteurs, et dans le respect des compétences, peuvent aussi être soutenus pour intégrer l’enseignement chrétien dans leur vie personnelle et dans l’exercice de leur fonction au service de l’État et de la société. En ce sens, le Magistère de l’Église, en particulier l’Encyclique Caritas in veritate, l’Exhortation apostolique post-synodale Africae munus ainsi que la récente Exhortation apostolique Evangelii gaudium, constituent une aide précieuse. »

Poursuivant son allocution, le Pape François a ajouté : « Alors que votre pays va connaître des rendez-vous politiques importants pour son avenir, il est nécessaire que l’Église apporte sa contribution, tout en évitant de se substituer aux institutions politiques et aux réalités temporelles qui conservent leur autonomie (cf. Const. Past. Gaudium et spes, n.36). En particulier, les pasteurs doivent se garder de prendre la place qui revient de plein droit aux fidèles laïcs, qui ont justement pour mission de témoigner du Christ et de l’Évangile en politique et dans tous les autres domaines de leurs activités (cf. Décr. Conc. Apostolicam actuositatem,nn. 4 ; 7). Il est donc essentiel que les fidèles laïcs soient formés en conséquence, et que vous ne cessiez pas de les soutenir, de les orienter et d’émettre des critères de discernement pour les éclairer. »

Le vendredi 31 octobre 2014, au cours d’un entretien à Radio Vatican, l’Abbé Isidore Ouedraogo, secrétaire exécutif national de Caritas Burkina n’a pas hésité de dire que dans son pays où les ONG et associations catholiques ont un rôle indispensable auprès de la population : « les chrétiens doivent s’engager ». Il convient de rappeler que dans un document publié dans Fides (organe d’information catholique) le 15 juillet 2013, les Évêques du Burkina-Faso, lisant les signes du temps, décrivaient : « une société jeune et en colère à cause du manque de perspectives dues à une politique corrompue, mais également plus consciente et plus informée grâce à la diffusion des nouvelles technologies. » (…). « Cette jeunesse est surtout insatisfaite et perdue à cause de l’absence de modèle social. L’image que leur renvoient tous ceux et toutes celles qui exercent quelque pouvoir est plutôt négative car elle est brouillée par la corruption et le clientélisme ; d’où la tentation pour une partie de cette jeunesse de couver la violence fondée sur des ressentiments, ou de s’engager dans des deals voire des relations mafieuses pourvu que ça rapporte de l’argent rapidement ».

(…). « Ils dénonçaient en outre les fortes disparités sociales existant entre une pauvreté de masse lancinante qui fait que 44% de la population vit au dessous du seuil de pauvreté et la richesse détenue par un petit groupe, qui se partage la pouvoir politique et financier au travers de la corruption et de l’usage des biens de l’État à des fins personnelles. » Qui donc au sein de la classe politique burkinabé a su mesurer la dimension prophétique de ce message ?

Ce tour d’horizon de la parole de nos Pasteurs donne, à divers niveaux et à divers contextes, la même réponse : il est de la responsabilité du chrétien de faire de la politique tant qu’elle poursuit les nobles idéaux de service au Bien Commun. Oui, le chrétien doit s’impliquer dans la politique. Croyants du Nord, du Centre et du Sud, unissons-nous pour faire triompher la justice, la fraternité, la liberté, la concorde nationale et la paix.

A Paris, le 17 novembre 2014

Gabriel SOUNGA-BOUKONO Président de l’ACEB-France

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