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Sassou Nguesso ou l’irréssistible ascension d’un pion de la Françafrique

de la Françafrique des mallettes à la Sarkafrique des concessions MEDIAPART du 24/10/11

Extraits de l’interview de M Jacques Dupuydauby, président du groupe portuaire Progosa, dénonce dans un entretien à Mediapart les pressions de Nicolas Sarkozy sur plusieurs chefs d’Etat de l’Afrique de l’Ouest pour que l’industriel Vincent Bolloré, intime du président français, décroche de juteuses concessions portuaires. Un chantage d’Etat. Il affirme avoir personnellement recueilli les confidences embarrassantes de plusieurs présidents africains, dont Faure Gnassingbé (Togo) et Denis Sassou N’Guesso (Congo). « Quand M. Bolloré s’implante quelque part, il utilise le président français comme son VRP de luxe. M. Sarkozy, de son côté, met dans la balance les relations franco-africaines et fait des pressions »,

Un chantage d’Etat Selon vous, la justice togolaise a été manipulée ? Je m’interroge fortement sur le mode de fonctionnement de la justice togolaise et de son indépendance à tous égards. Mais ma conviction, c’est que celui qui fait la pluie et le beau temps au Togo, sur la justice comme sur le reste, s’appelle Charles Debbasch, condamné en France dans l’affaire Vasarely, manifestement protégé depuis un certain temps puisqu’il circule librement alors qu’à ma connaissance, il n’a pas été dispensé de peine. Il est vrai, qu’entre-temps, il a écrit de magnifiques livres à la gloire du président Sarkozy... Ces œuvres sont disponibles sur Internet.

Mais vous-même, quand vous aviez la concession du port de Lomé, vous avez fait travailler Charles Debbasch comme juriste. Vous avez même produit les factures sur votre blog... Vous m’expliquerez comment on peut travailler au Togo sans avoir recours aux services de l’avocat Debbasch, aujourd’hui l’avocat radié Debbasch. Si vous connaissez une seule entreprise au Togo qui ait pu travailler sans passer par lui et ses éminents conseils juridiques, vous me la signalerez. J’ai chargé mon avocat français, Me Jean-Pierre Mignard, d’étudier la possibilité de déposer une plainte à Paris sur ces faits.

Si l’on en croit les confidences du président togolais que vous rapportez dans cet entretien, M. Sarkozy serait donc à l’origine de l’éviction de votre groupe ? Totalement. Absolument. Je mets directement en cause Sarkozy. D’ailleurs, je vous signale qu’un député socialiste, Jean Launay, a posé en octobre 2010 une question au gouvernement sur les pressions de Nicolas Sarkozy en faveur du groupe Bolloré au Togo. Le ministre des affaires étrangères de l’époque, Bernard Kouchner, n’a pas démenti. Il s’est abstenu de répondre.

Le cas du Togo est-il un cas unique ? Bien sûr que non. Il y a le Congo, entre autres.

Qui est intervenu contre vous au Congo ? Toujours le même ! Sarkozy, directement. Les chefs d’Etat eux-mêmes me l’ont confié. Sassou N’Guesso (le président du Congo - NDLR), que je connais depuis trente ans, m’a dit : “Je suis désolé, j’aimerais bien te donner le port de Pointe Noire, mais je ne peux pas. Sarkozy met son veto.” J’entretiens de bonnes relations avec plusieurs chefs d’Etat africains, depuis la fin des années 1970, et je n’avais jamais connu ça auparavant. Quand M. Bolloré s’implante quelque part, il prend possession de tout, les infrastructures stratégiques en matière de transport notamment, tout, et il utilise le président français comme son VRP de luxe. M. Sarkozy, de son côté, met dans la balance les relations franco-africaines et fait des pressions. Comment voulez-vous qu’un chef d’Etat résiste ?

Au Cameroun, vous avez eu les mêmes échos ? Au Cameroun, nous avions gagné l’appel d’offres pour le port de Douala. La Banque mondiale a soutenu l’attribution. Le président Biya voulait nous donner la concession. Là-dessus, M. Sarkozy intervient et dit au président camerounais : “C’est pas Dupuydauby qui viendra vous exfiltrer lorsque vous serez encerclés dans votre palais.” Un juge d’instruction camerounais a tenté de faire sortir l’affaire. En vain.

Combien de concessions avez-vous perdues depuis l’élection de Nicolas Sarkozy ? On n’a pas eu le Cameroun et nous avons perdu le Togo et le Gabon. Avant l’élection de M. Sarkozy, c’était une guerre classique entre groupes industriels. Et comme nous étions moins chers et au moins aussi performants, nous pouvions gagner. Le combat était équilibré politiquement, même s’il était déséquilibré financièrement, parce que Bolloré dispose de moyens de conviction que nous n’avions pas.

Ce système d’intervention de l’Etat, que vous décrivez, n’est pas vraiment nouveau... Je vais être très clair. Quand il y a un appel d’offres international, qu’un ambassadeur aille dire au pouvoir en place que la France apprécierait qu’il regarde ce dossier de manière particulière, je ne trouve pas ça anormal. Par contre, il est anormal que les ambassadeurs se transforment en factotum de Bolloré et servent de courroie de transmission à l’Elysée. Sous Sarkozy, le message est : “Si vous ne faites pas ce qu’on vous demande en donnant telle et telle chose à Bolloré, vous ne pourrez plus compter sur l’appui de la France.”

La rupture avec le passé Il y a des menaces politiques, mais pour obtenir ces marchés, n’y a-t-il pas aussi de l’argent... Cela a toujours été le cas, oui. Ce que je dénonce, c’est le fait que le président de la République française, directement puis indirectement, fasse pression sur les chefs d’Etat africains pour que des concessions soient données à Bolloré, ou retirées à des adversaires de Bolloré, pour être données à Bolloré, en leur disant : “si vous ne faites pas ce que je vous demande, la France ne vous soutiendra plus”. M. Sarkozy utilise ses fonctions de premier personnage de l’Etat pour que son copain puisse ramasser des concessions aux dépens d’un autre.

Et cela, Chirac ne le faisait pas ? Ah non ! Je peux vous l’assurer. La France manifestait son souhait de voir des Français gagner, mais ça, c’est normal. Les prédécesseurs de M. Sarkozy n’ont pas proféré des menaces à caractère diplomatique pour favoriser les affaires d’Untel ou Untel.

Quel est l’intérêt pour Nicolas Sarkozy ? La philanthropie, l’amitié... (sourires). Quelque chose m’a beaucoup frappé. Après avoir fait croisière sur le Paloma, le yacht de Bolloré (au lendemain de son élection, en mai 2007 - NDLR), Sarkozy a dit : “Je souhaiterais qu’en France, il y ait beaucoup d’entrepreneurs comme M. Bolloré.” Puis M. Sarkozy nous a expliqué que jamais le groupe de M. Bolloré n’avait travaillé pour l’Etat. M. Bolloré a été remboursé au centuple de son yacht et de ses avions.

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