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Les Congolais parlent aux Congolais

ASSASSINAT D’UN MILITANT DES DROITS DE L’HOMME II

« Tout homme doit mourir un jour, mais toutes les morts n’ont pas la même signification » (Franklin Boukaka, chanteur auteur compositeur, Assassiné le 23 février 1972)

La communauté des hommes libres vient de perdre l’un des siens en la personne de Floribert CHEBEYA, assassiné par le régime de Kinshasa. Inutile de s’attarder sur la mise en scène indécente qui a suivie l’ignoble assassinat de ce militant des droits de l’homme dont la ténacité n’a jamais été prise en défaut. Intéressons nous plutôt au message délivré par ses assassins car il s’adresse à nous tous : « Notre pouvoir est absolu. Nous avons de compte à ne rendre à personne. Se taire, donc se soumettre, sinon s’attendre à en payer le prix ».

Ce prix, nombre d’insoumis de la RDC l’ont payé avant Floribert. Pascal Kabungulu, activiste des Droits de l’Homme, membre de l’organisation des Droits de l’Homme « Héritiers de la Justice » a été assassiné en juillet 2005. Cet assassinat a été suivi de bien d’autres moins médiatisés. Les média demeurent particulièrement visés. Il n’est qu’à citer Franck Ngyke, journaliste au sein du Journal « La Référence Plus », abattu à son domicile le 2 novembre 2005, Serge Maheshe de radio Okapi, assassiné le 13 juin 2007, Patrick Kikuku reporter photographe travaillant pour plusieurs organes de presse du Nord Kivu (Le Peuple souveraine, Info Plus, L’Union magazine et l’Agence congolaise de presse) assassiné le 9 août 2007, Didace Namujimbo de radio Okapi, assassiné en novembre 2008, Bruno Koko Chirambiza de « radio Star » assassiné le 23 août 2009, Patient Chebeya Bankome de la Radio-télévision nationale congolaise, assassiné en avril 2010. Point commun entre ces hommes : leur liberté de ton, leur indépendance.

Le régime de Kinshasa ne constitue pourtant pas une exception. Sous d’autres cieux aussi « cléments », ce chemin de l’honneur, d’autres l’ont emprunté tel le journaliste Burkinabé Norbert ZONGO, directeur de l’hebdomadaire « L’indépendant », assassiné en décembre 1998 alors qu’il enquêtait sur la mort mystérieuse du chauffeur du frère du président Burkinabé. Son corps et celui des trois personnes qui l’accompagnaient seront retrouvés carbonisés dans leur véhicule. Les assassins courent toujours. Devant le tollé quasi-planétaire suscité par ce lâche assassinat, Blaise Compaoré n’a pas osé qualifier ce forfait de « mort naturelle » comme il le fit naguère avec Thomas Sankara dont l’acte de décès porte cette mention. L’enquête (sur la mort de Norbert Zongo) consentie du bout des lèvres sera noyée dans les limbes de la mauvaise volonté d’Etat.

Plus près de nous, au Cameroun, le chanteur critique Lapiro de Mbanga qui se veut le porte parole des sans voix, croupit en prison depuis le 24 septembre 2008. Deux ans déjà ! Le régime ne lui pardonne pas ses textes au vitriol contre sa politique, notamment celui de sa dernière chanson « constitution constipée », sorte d’hymne funéraire à l’alternance démocratique au Cameroun. Il y critique sans détours la volonté de Paul Biya (aujourd’hui satisfaite) de modifier la constitution afin de se représenter aux « présidentielles » en 2011 et pour tout dire, indéfiniment. Les émeutes de la faim et contre la révision de la constitution de 2008 sévèrement réprimés par le régime (on comptera des centaines de morts), seront l’occasion rêvée de le jeter en prison. Il est sitôt accusé de « complicité de pillage en bande, destruction de biens » etc. Digne comme seuls savent l’être les grands hommes, il refuse obstinément toute grâce présidentielle de son geôlier Paul Biya, malgré les multiples appels à la raison lancés pour qu’il la sollicite. Une humiliation qui ravirait Paul Biya habitué (comme ses pairs) de jouir de l’image de la victime humiliée, violentée, à genoux, en train de demander pardon à son bourreau. A ce jour, la volonté de résistance du chanteur n’a pas été prise en défaut. Un exemple rare sur le continent. Bibi Ngota, journaliste camerounais d’investigation a eu moins de chance. Il est mort en prison le 22 avril dernier. Les autorités lui reprochaient d’avoir voulu mettre en cause le secrétaire général de la présidence de la République sur la base d’un faux document dans une importante affaire de détournement de fonds publics bien réelle. Un crime de lèse majesté.

Au Congo Brazzaville, « l’Etat de droit » psalmodié à longueur de journée par les griots qui tiennent lieu de ministres au Général dictateur, c’est l’Etat Sassou. Les Congolais y ont un droit : chanter sans discontinuer les louanges du « grand bâtisseur » Sassou Nguesso. C’est leur droit le plus absolu et inaliénable. Naturellement, la contrepartie de ce droit, ce sont les devoirs. Le plus élevé d’entre eux, c’est de courber l’échine. C’est même une vertu. Christian Mounzéo et Brice Makosso, militants actifs contre la corruption et les atteintes aux droits de l’homme tâteront de la prison pour leur entêtement à vouloir lever la tête. Une énergique campagne de protestation à l’échelle internationale contraindra le potentat de Brazzaville à les libérer.

Guy Poaty lui, n’aura pas cette chance. Victime de la rafle massive qui a suivie les émeutes consécutives aux obsèques d’un baron du régime (Jean Pierre Thystère Tchicaya) en juillet 2008, il est mort en détention à la maison d’arrêt de Pointe-Noire après avoir été sauvagement torturé. Il était au nombre des émeutiers qui ont eu l’outrecuidance de conspuer et même caillasser le cortège présidentiel venu assister aux obsèques. En bisbille avec l’enfant du pays (Jean Pierre Thystère Tchicaya était natif de Pointe-Noire, lieu des obsèques), la foule jugeait insultante la présence de Sassou Nguesso. Pire qu’un crime. Une soixantaine d’émeutiers dont le jeune Guy Poaty sont arrêtées et jetés en prison. Christian Perrin, directeur des informations de la chaîne de télé privée « Télé pour tous » est arrêté et longuement « entendu » par la police. Il est accusé « d’ incitation à la violence » (ce qui n’est pas sans rappeler le cas de Lapiro de Mbanga) pour avoir diffusé en direct ces obsèques ainsi qu’une émission au cours de laquelle des opposants se sont permis de critiquer le bilan du septennat de Sassou Nguesso. « Télé pour tous » est dès lors interdite d’émettre.

L’existence de télés ou radios privées ne doit pas faire illusion. Les très rares organes de communication qui ont réussi à obtenir « l’agrément » tant recherché sont tenus d’obéir à un code déontologique dont le « Conseil supérieur de la liberté de communication » (présidé par un griot) est le garant. Ce code n’a qu’un seul et unique article : ne jamais critiquer Sassou Nguesso, ses proches, ou son régime. Et comme on est jamais si bien servi que par soi-même, les proches du régime trustent les média (Les dépêches de Brazzaville, le Choc, Radio Liberté, DRTV…pour n’évoquer que ceux là). Les tentacules du pouvoir s’étendent de façon inattendue à l’un des plus anciens journaux du Congo, propriété de l’église catholique.

Restent quelques très rares journaux se voulant indépendants. Leur existence financièrement précaire est ponctuée de suspensions, de poursuites judicaires ou d’arrestations de leurs dirigeants. Le journal « Thalassa » et son directeur sont ainsi régulièrement poursuivis ou suspendus. « L’Amicale », dont la ligne éditoriale est l’éveil des consciences, est suspendu pour avoir publié une série d’articles jugés hostiles au pouvoir. Leurs titres parlent d’eux même (Il doit rester vivant pour payer, Arrêtons la dictature, Le dictateur voleur, Il faut juger le dictateur, La terreur dictatoriale au Congo, Les bavures du dictateur, L’agent double). Le 20 mai 2010, l’hebdomadaire « Le Trottoir » est suspendu pour avoir dénoncé un agent ripoux de la caisse de retraite des fonctionnaires (CRF).

Pour faire bonne mesure, « Le Choc », l’équivalent congolais de « Kangura » journal des génocidaires Hutus qui incitait et encourageait la population et les milices à exterminer tous les Tutsis ainsi que les Hutus modérés, est suspendu pour 3 mois pour "atteinte à L’honneur, à la dignité de la personne humaine et aux bonnes mœurs". Deux articles intitulés "Sarkozy a perdu son sexe" et "Le drapeau français utilisé comme papier toilette" ont particulièrement ému le « Conseil supérieur de la liberté de communication ». Le directeur d’une toute récente télé privée « Forum radio télévision des droits de l’homme », Massengo Tiassé, soutien inconditionnel de Sassou Nguesso et accessoirement 2ème vice-président de la « Commission nationale des droits de l’homme » qu’il décrit lui-même comme un organe évanescent, ne décolère pas de la suspension dont a écopé son machin. N’est-il pas un homme du sérail ? Il a perdu la tête en diffusant l’interview d’un homme qui affirmait avoir été torturé par la police. Mais personne ne s’y trompe, c’est la liberté d’expression qui est bridée.

Celle-là, justement qui a valu une mort si atroce à Bruno Ossebi, militant anti-corruption décédé des suites d’un incendie criminel déclenché à son domicile dans la nuit du 21 janvier 2009, emportant sur le champ sa femme et leurs deux petites filles âgées de 9 et 11 ans. Brûlé à 30%, il sera conduit à l’hôpital militaire où il décèdera le 2 février 2009, à la veille de son rapatriement vers la France prévu pour le 3 février (après que les autorités congolaises s’y soient catégoriquement opposées à plusieurs reprises). Militant très engagé, il collaborait à ses heures perdues à la rédaction du journal en ligne Mwinda (http://www.mwinda.org/), était très actif au sein du Programme STAR de la Banque mondiale et du United Nations Office on Drugs and Crime (programme ayant pour buts de récupérer les avoirs africains détournés), et avait créé un blog (bruno-ossbi.novoblog.com) dédié à la dénonciation de la corruption et des actes de violation des droits de l’homme au Congo. C’est ainsi que le 17 janvier 2009 il révèlera sur le site Mwinda que la Société nationale des pétroles du Congo aurait négocié un prêt gagé de 100 millions de dollars sur le pétrole via la banque française BNP Paribas, préfinancement pourtant interdit par la loi. Cette révélation obligera les contractants à suspendre l’opération. Les enjeux étant considérables, ce sera la goutte d’eau qui aurait fait déborder le vase et décidé d’en finir avec le trublion. Aucune enquête sérieuse ne sera menée sur les circonstances de cet incendie mortel. Quelques heures après le drame, la maison de Bruno Ossebi a immédiatement été rasée effaçant définitivement toute trace suspecte.

Bruno Ossebi s’il en avait eu le temps, aurait sans conteste dénoncé l’assassinat scandaleux du malheureux Jean Bambelo, employé de maison, accusé par son employeur Nicolas Okandzi, directeur général du budget, du vol d’une somme de 65 millions de francs CFA (environ 100.000 euros) dont il avait constaté la disparition dans sa maison. Face à ses dénégations, Nicolas Okandzi le séquestre, le torture pendant 5 jours avant de l’abattre froidement par balles le 23 décembre 2008.

Baron du régime de Brazzaville, il ne sera nullement inquiété. Il ne sera interrogé ni sur l’origine de cette importante somme d’argent qu’il détenait à son domicile, ni sur les raisons de la détention d’une arme de guerre en tant que civil. Une parodie de procès organisée en mars 2009 devant la chambre criminelle de la Cour d’appel de Brazzaville où il ne sera entendu que comme témoin, le disculpera du meurtre de Jean Bambelo. Des sous fifres seront désignés comme les véritables assassins. Nicolas Okandzi lui, continue de se la couler douce.

Enterré le samedi 26 juin 2010, Floribert CHEBEYA, après Bruno Ossebi et tant d’autres victimes de la barbarie humaine, nous laisse un lourd héritage : celui de continuer son combat. Car, comme disait le poète Paul Eluard, « si l’écho de leur voix faiblit, nous périrons tous ».

Tel est le sens du combat de la FCD qui toujours, fera entendre la voix des victimes des différents régimes qui se sont succédés au Congo Brazzaville et qui inlassablement, réclamera la fin de l’impunité des bourreaux, gage de la véritable réconciliation nationale, la Justice étant au centre du contrat social. Vaujours le 1 juillet 2010

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