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Les Congolais parlent aux Congolais

L’APD en question vache à lait ?

L’Afrique malade de l’aide Gilles Anquetil, François Armanet Le Nouvel Observateur du jeudi 15 octobre 2009 n°2345

Elue par « Time Magazine » comme l’une des 100 personnalités les plus influentes du monde, l’économiste zambienne dénonce les ravages de l’aide internationale en Afrique. Par Dambisa Moyo

Le Nouvel Observateur. - Pourquoi l’Afrique est-elle aujourd’hui encore plus pauvre après avoir reçu 300 milliards de dollars d’aide économique de la communauté internationale au cours des quarante dernières années ? Dambisa Moyo. - Les causes du sous-développement sont multiples, mais le système d’aide international est l’une des clés qui permettent de comprendre cette misère. C’est un tabou : l’octroi à l’Afrique de milliards de dollars chaque année aggrave la pauvreté - entre 1970 et 1998, quand le flux de l’aide était à son maximum, le taux de pauvreté sur le continent africain est passé de 10 à 66% - et favorise le sous- développement par bien des aspects. L’aide encourage la corruption, génère de l’inflation, crée une dette massive et retarde la croissance. Elle accroît l’instabilité politique dans des pays où des factions rivales se battent pour prendre le pouvoir et ainsi accéder à cette manne financière. Nous savons qu’aucun pays au monde n’a réussi à réduire la pauvreté et à accélérer son développement par le seul recours à l’aide étrangère. Ca n’est arrivé nulle part sur terre. Tout le monde le sait. Les spécialistes du développement à la Banque mondiale, au Fonds monétaire international et dans toutes les agences internationales le savent. Ce sont eux qui m’ont fourni les chiffres. Mais personne n’a le courage de dire que ce scandale doit cesser.

N. O. - Vous dites que pour l’Afrique l’aide étrangère est à la fois une drogue et une malédiction. D. Moyo. - J’utilise la métaphore de la drogue dans la mesure où le dealer et le toxicomane fonctionnent de manière symbiotique. Ils ont besoin l’un de l’autre. Si l’Europe et l’Amérique du Nord continuent d’aider l’Afrique, c’est parce que cela leur coûte moins cher que d’ouvrir leurs marchés aux produits du tiers-monde. S’ils le faisaient, une partie des fermiers européens se retrouveraient au chômage. Par ailleurs, une bonne part de l’électorat progressiste occidental souhaite que le Nord poursuive son aide au Sud, et demeure convaincu que l’assistance économique est le seul moyen d’y parvenir.

N. O. - Vous écrivez que l’aide internationale renforce les gouvernements corrompus, et que, dans certains cas, elle a pu détruire des pays africains. D. Moyo. - L’Afrique regorge d’exemples de ce genre. Mobutu, sous son règne, avait volé 5 milliards de dollars, soit l’équivalent de la totalité de la dette extérieure de son pays ! Chez moi, en Zambie, nous avons l’exemple récent de notre propre président qui a été mêlé à un scandale financier. Juste à côté, au Malawi, le président a été impliqué dans une affaire de détournement de fonds d’aide à la lutte contre le sida. Je pourrais multiplier les exemples.

N. O. - L’aide internationale est-elle à ce point néfaste ? D. Moyo. - Comparez le Ghana à la Corée du Sud. En 1960, le premier accepte l’aide étrangère, et l’autre non. Comparez le continent africain à l’Asie. Il y a trente ans seulement, le Malawi, le Burundi et le Burkina Faso dépassaient la Chine sur la base du revenu par habitant. En Afrique même, comparez le Botswana, qui a refusé l’aide, et les pays voisins, qui l’ont acceptée. La différence est frappante en termes de capacité à créer de la croissance et à réduire le niveau de pauvreté. Les pays qui acceptent l’aide se retrouvent irrémédiablement à la traîne. L’assistance économique alimente l’inflation par de multiples biais, et réduit l’efficacité des gouvernements, même lorsqu’ils ne sont pas corrompus. Cela arrive aussi à des gouvernements intègres. Dès que l’argent se met à affluer, les gouvernements africains se révèlent incapables de fournir à leur peuple des services publics aussi essentiels que l’éducation, le système de santé, la sécurité ou les infrastructures collectives. Il est impossible pour les Africains de mettre leurs gouvernements en face de leurs responsabilités et de leur demander des comptes. Du coup, beaucoup de dirigeants passent davantage de temps à courtiser les donateurs qu’à s’occuper de leurs citoyens. N’oublions pas aussi qu’une partie de l’aide repart dans les banques occidentales.

N. O. - Ne voyez-vous pas un exemple d’aide qui soit positif ? D. Moyo. - Je n’en ai jamais vu. Le seul type d’intervention économique qui fonctionne est un programme massif et à court terme, de type plan Marshall. On injecte des milliards de dollars sur une durée de cinq ans afin de créer des infrastructures, puis cela s’arrête. Le problème avec l’aide que reçoit l’Afrique, c’est que personne ne sait jamais quand les programmes prendront fin. C’est une question dont personne ne discute jamais. J’insiste sur la nécessité de trouver des stratégies de sortie face à cette assistance perpétuelle.

N. O. - Vous proposez un « traitement de choc » pour l’Afrique. Quelles mesures préconisez-vous ? D. Moyo. - Je propose d’encourager des politiques qui ont fait leurs preuves ailleurs, et pas simplement en Chine ou en Europe, mais aussi en Afrique. Au Botswana, ces politiques ont fonctionné. Nous devrions donc étendre ces expériences au reste de l’Afrique. L’histoire a démontré que l’aide d’Etat à Etat n’est efficace que si elle est ponctuelle. Que ce soit en Corée du Sud, en Inde avec la révolution verte, ou en Europe avec le plan Marshall, l’aide économique a bien fonctionné parce qu’elle a été ciblée et de courte durée. Elle ne doit surtout pas s’éterniser. Si l’on disait à l’Afrique qu’on allait lui donner 20 milliards de dollars aujourd’hui au lieu de 10, mais qu’on fermerait le robinet dans dix ans, je trouverais ça plus intéressant que de répéter : nous allons vous donner 10 milliards de dollars régulièrement jusqu’à la fin de vos jours. Il faut impérativement développer le commerce. Nous savons que les échanges commerciaux stimulent la croissance économique. Les pays dont les échanges commerciaux sont limités ne se développent pas, toutes les études économiques le prouvent. Si l’on prend le continent africain dans son ensemble, il est de fait exclu de nombreux marchés. L’Europe et les Etats-Unis subventionnent leurs agricultures et bloquent donc les produits africains. L’Afrique devrait renoncer à essayer de vendre ses produits à l’Europe et aux Etats-Unis, car elle n’y arrivera jamais. En revanche, la bonne nouvelle est qu’il existe d’autres pays et marchés, dont la Chine, qui ne possède que 7% de terres arables et qui a besoin d’importer des pro duits alimentaires. Pourquoi alors perdre son temps à lutter contre les Etats-Unis, qui rejettent les produits africains et qui sont autosuffisants au niveau alimentaire ? Mais en Afrique elle-même, regardez les tarifs douaniers, qui peuvent doubler d’un pays francophone à un pays anglophone ! C’est absurde. L’intégration régionale doit devenir une priorité. Je viens de Zambie, un pays qui compte 10 millions d’habitants et dont peu de gens se soucient. En Asie, 10 millions d’habitants, c’est une petite ville. L’Afrique du Sud, elle, représente 200 millions d’habitants, soit l’agrégation de huit petits pays. Pour les investisseurs, c’est d’emblée un marché plus attractif. Il est également absurde pour chacun des pays africains d’avoir des devises différentes. Et ça ne s’arrange pas. Récemment, je me suis rendue au Rwanda, au Kenya et en Tanzanie. Trois pays voisins : il m’a fallu trois visas et changer mon argent trois fois parce que aucun de ces pays n’a la même devise. Si j’étais un investisseur, je trouverais ça rebutant. Ce sont des exemples très simples. Si cinq petits pays africains s’associaient demain pour créer un espace économique avec une devise et un passeport communs, les choses changeraient très vite.

N. O. - Vous citez comme modèle la politique chinoise d’investissements massifs en Afrique. La Chine y a manifestement des projets très ambitieux. Ne pensez-vous pas que cette nouvelle occupation économique peut avoir des effets pervers ? D. Moyo. - Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une occupation. Les Occidentaux sont assez hypocrites quand ils critiquent les Chinois et leur reprochent de faire exactement ce qu’eux- mêmes ont fait. Je pense que les investissements chinois dans les infrastructures donnent aux Africains une chance de créer une richesse qui leur appartienne. Ils font du commerce, des affaires et créent des emplois. On n’entend jamais protester les dirigeants africains, seuls leurs homologues occidentaux crient au néocolonialisme.

Dambisa Moyo Née en Zambie, Dambisa Moyo est diplômée en économie d’Oxford et de Harvard. Elle a travaillé pour la Banque mondiale et pour Goldman Sachs. Elle vient de publier chez Lattès « l’Aide fatale », qui a été un best-seller aux Etats-Unis et en Grande- Bretagne.

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