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Culture

Etienne FEAU A propos du Musée des "Arts Premiers"

« Premiers » pour ne pas dire « primitifs », n’est-ce pas ? Oui, le mot est une litote que des collectionneurs ou des marchands, comme Jacques Kerchache, qui a été l’instigateur du projet, ont tenté d’imposer

Art et culture de l’Autre au musée du quai Branly

Pierre Diarra : On parle beaucoup du musée du quai Branly qui a ouvert tout dernièrement ses portes à Paris après plusieurs années de gestation et de polémique... Etienne, quand nous nous sommes rencontrés il y a une douzaine d’années, tu étais conservateur au musée des arts d’Afrique et d’Océanie, responsable des collections africaines dont tu es un spécialiste... Comment se fait-il que tu ne sois plus à ce jour dans l’équipe du nouveau musée ? Etienne Féau : j’ai effectivement quitté en 2001 le musée de la Porte Dorée, avant qu’il ne soit rayé de la carte, pour des raisons intellectuelles : j’étais très mal à l’aise dans ce projet, poussé politiquement, comme tu sais, par le Président de la République et fondé sur un concept bancal, celui des « arts premiers »... PD : « Premiers » pour ne pas dire « primitifs », n’est-ce pas ? EF : Oui, le mot est une litote que des collectionneurs ou des marchands, comme Jacques Kerchache, qui a été l’instigateur du projet, ont tenté d’imposer : avant la guerre de 14, on parlait d’art nègre ou primitif. Le mot revêt une connotation évolutionniste tout à fait obsolète : à ce jour ni les anthropologues ni les historiens de l’art ne reconnaissent, en effet, une catégorie sérieuse des « arts premiers ». Les spécialistes parlent tout simplement d’art africain, océanien ou amérindien... Mais le mot semble universellement admis aujourd’hui par les médias et par le grand public. PD : Comment expliques-tu cet engouement ? EF : Pour de nombreux amateurs occidentaux, souvent pleins d’ignorance et de préjugés, l’objet « d’art premier » est considéré comme d’autant plus beau, d’autant plus désirable et d’autant plus cher aussi sur le marché, qu’on ne veut rien savoir sur lui, qu’on l’enfonce dans son pseudo mystère et sa non-histoire... Les masques grimaçants et les fétiches à clous continuent de faire rêver comme il y a cinq cents ans, au moment de leur découverte... Au début du siècle on leur a reconnu le statut d’œuvres d’art au moment où ils n’appartenaient déjà plus aux sociétés qui les ont façonnés et utilisés : au rapt physique de ces objets, consécutif à la colonisation, s’est ajouté le rapt culturel qui consiste à leur trouver des significations souvent fantasmatiques, très éloignées des réalités de terrain, soit à faire dire à ces objets ce qu’ils n’ont jamais dit.... Ainsi passe-t-on aveuglément à côté de leur signification, de leur histoire, de leur valeur religieuse, philosophique, poétique... PD : Mais en même temps on leur donne une valeur marchande considérable. EF : Oui, tu as vu comment l’ouverture du musée du quai Branly a été précédée la veille ou l’avant-veille par de grandes ventes qui ont fait monter les prix à des sommets jamais atteints et consacré Paris capitale des « arts premiers » ! Des prix fabuleux, très éloignés, tu le sais, du prix réel qu’on a payé pour les acquérir sur le terrain ! PD : On a donc évité le pire en appelant ce musée Musée du quai Branly ... EF : En effet, mais c’est triste de n’avoir pas mieux su nommer le musée dont on rêvait : c’est là, selon moi, le degré zéro de la communication ! Mais je crois qu’on essaie de rattraper les choses officiellement, avec une sous-appellation de Musée des Arts et des Civilisations d’Afrique, des Amériques, d’Asie et d’Océanie... PD : Alors, comment les objets devraient-ils être montrés dans ce musée ? EF : Pour moi, ce sont avant tout des éléments précieux des patrimoines de l’Afrique, de l’Océanie ou des Amériques, qu’il faut montrer et mettre en valeur comme les ambassadeurs de cultures souvent minoritaires et menacées mais toujours vivantes, éléments qu’il faut traduire et expliquer au public de la manière la plus respectueuse ; des objets qu’il faut considérer non plus comme des chefs-d’œuvre perçus comme tels par le « bon goût » occidental, mais comme les supports de systèmes de pensée, et aussi comme les fruits précieux et lucides d’un savoir-faire artistique et d’une esthétique à part entière, d’un sens du beau qu’on n’a pas suffisamment interrogé ; en tout cas un patrimoine à étudier, sans démagogie et dans un dialogue équilibré, avec les représentants patentés des cultures concernées. Il y a là un bel enjeu pour le nouveau musée, celui de sceller à cette fin des partenariats avec les musées du Sud... PD : Je voulais justement te poser cette question, celle qui motivait au départ mon entretien avec toi : ce patrimoine dont la France est aujourd’hui dépositaire devrait justement être source d’échanges, de préparation à la rencontre de l’Autre... EF : L’art comme chemin de rencontre de l’Autre, oui, j’y crois beaucoup. Rendre à ces objets la parole dont ils ont été le support, et ne plaquer sur l’objet aucun autre discours que le discours originel, très souvent poétique, lié à son utilisation... L’exemple que je te donnerai, dans notre culture, c’est celui d’une Vierge en bois polychrome du Moyen-Age : on peut l’admirer sub specie aestetica, discourir sans fin sur l’atelier qui l’a produite, sur les plis de son drapé, de son attitude, de l’expression de son visage ; pour faire comprendre sa signification, il suffirait de mettre en regard la prière que les chrétiens font à Marie pour comprendre ce que la Vierge représente fondamentalement dans la religion catholique. Mon rêve aurait été de faire ceci avec des objets d’art africain, masques, statuettes, bijoux ou autres objets mobiliers qui recouvrent une parole, ô combien précieuse ! dans les civilisations sans écriture... Mettre en valeur la culture de l’autre c’est bien le devoir des conservateurs qui ont la responsabilité de ces collections et le musée est l’espace idéal qui devrait permettre ceci ... PD : Le nouveau musée n’y est-il pas parvenu ? EF : Lors de ma première visite, j’ai tout d’abord été désappointé par cette architecture très lourde qui écrase complètement le contenu, par le caractère peu noble des matériaux : lino au sol, murettes recouvertes de cuir, gadgets en tout genre, discours trop succincts... Si j’ai aimé la présentation des grands objets océaniens, qui s’imposent mieux dans l’espace, et celle de la collection des très beaux costumes d’Asie, j’ai été particulièrement déçu, je dois dire, par la présentation des objets africains, par le manque d’espace et de lumière, par la recontextualisation aventureuse de certains sous-ensembles dans les fameuses boîtes de Jean Nouvel... Par ailleurs, j’ai détesté la manière dont on montre les objets de la culture fon d’Abomey : il me semble que si j’étais béninois, je ferais tout pour récupérer ce patrimoine, surtout lorsqu’on sait comment il a été collecté (prise de guerre du colonel Dodds au lendemain de la campagne du Dahomey, 1892-1894). J’ai également été surpris, au rez-de-chaussée, par le cartel accompagnant une boule en pierre du Costa-Rica, qui précise que « la signification de l’objet reste obscure » ! PD : Alors, faut-il bouder le musée du quai Branly ? EF : Non, bien au contraire, il faut le découvrir tout d’abord, le fréquenter, l’utiliser, l’interroger. Ce serait dommage de ne pas profiter des 300 000 objets provenant du Musée de l’Homme et du Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie et du formidable outil documentaire qui se trouve derrière ... Le monde entier a les yeux rivés sur ce musée : l’institution existe à présent, on peut la transformer, lui insuffler de nouvelles exigences et on peut espérer qu’elle éveillera des consciences, des vocations... PD : Comment cheminer dans la réflexion, as-tu des lectures à recommander à nos lecteurs ? EF : Mon premier conseil est celui de sortir du contexte franco-français et de s’intéresser à la manière dont nos voisins s’y sont pris pour mettre en valeur un patrimoine identique, à Londres, à Berlin, à Lisbonne ou ailleurs... Il y a un livre écrit par une anthropologue américaine qui me paraît apporter une analyse lucide du phénomène « arts premiers » : c’est Art primitif, regard civilisé, de Sally Price (ensba, 2006)... Mais ce qui m’intéresse à ce jour, c’est de connaître la réaction des intellectuels africains, océaniens ou américains qui se reconnaîtront ou non dans le nouveau musée... PD : Cher Etienne, au nom de Mission de l’Eglise et de ses lecteurs, je te dis un grand merci pour ta réflexion et pour tout ce que tu fais pour mettre en valeur les objets artistiques venus d’ailleurs ; ils renvoient à des peuples divers, aux civilisations du monde, à l’Autre. Merci de nous indiquer l’importance de ces objets et comment ils peuvent ouvrir des chemins de rencontre et d’humanisation, des chemins de dialogue et de compréhension mutuelle.

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