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Politique

La FRANçAFRIQUE PREND DE L’EAU...

Les six dossiers qui empoisonnent les relations franco-africaines ALAIN BARLUET, TANGUY BERTHEMET, THIERRY OBERLÉ, PATRICK DE SAINT-EXUPÉRY. Publié le 15 février 2007 Actualisé le 15 février 2007 : 07h08

Durant les deux mandats présidentiels de Jacques Chirac, de nombreuses crises ont contribué à l’effritement de l’influence française sur le continent. À l’heure des bilans, force est de constater que plusieurs dossiers sont dans l’impasse. Ces crises, révélatrices de l’ambiguïté du lien entre Paris et les capitales africaines, se sont cristallisées sur des affaires judiciaires ou, comme à propos de l’Algérie, sur un texte de loi. De la Côte d’Ivoire, l’ancienne vitrine du pré carré français, à Djibouti, le bastion militaire de l’ex-puissance tutélaire, des conflits juridiques persistent. À preuve, la demande du juge en charge du dossier Borrel d’entendre le président djiboutien, Ismaël Omar Guelleh, formulée hier à l’ouverture du sommet.

Le traité d’amitié avec l’Algérie

Le projet est né en mars 2003, en point d’orgue à la visite triomphale de Jacques Chirac en Algérie. Le président français s’opposait à la future intervention militaire américaine en Irak, les jeunes Algériens réclamaient des visas. Les relations entre Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika étaient au zénith.

La France et l’Algérie devaient parapher dans les meilleurs délais un traité d’amitié pour tirer un trait sur un passé non apuré. La signature d’un acte de réconciliation par deux protagonistes de la guerre d’Algérie devait avoir valeur de symbole. Mais la loi du 23 février 2005, qui entendait souligner l’oeuvre positive de la colonisation française, a soulevé l’indignation à Alger. Abdelaziz Bouteflika a répliqué en accusant la France d’avoir commis un génocide en Algérie et en exigeant la repentance pour ses crimes. Et de comparer les méthodes des nazis dans les camps de la mort à celles de l’armée française à Sétif en mai 1945. Le retrait de l’article controversé de la loi sur la colonisation et la promesse d’un « geste » du président français n’ont pas suffi à relancer le dossier. Depuis, le traité d’amitié joue l’arlésienne. Les deux hommes, qui se retrouveront à Cannes, n’ont plus évoqué publiquement le projet, qui n’a pourtant pas été officiellement abandonné.

L’affaire Borrel à Djibouti

Le juge Sophie Clément, chargé de l’enquête sur la mort du magistrat français Bernard Borrel, vient de demander à entendre comme témoin le président djiboutien, Ismaël Omar Guelleh, qui pouvait espérer une arrivée plus digne au sommet de Cannes. Depuis que, le 19 octobre 1995, le corps du juge Bernard Borrel a été retrouvé à demi brûlé au pied d’une petite falaise à Djibouti, cette affaire n’a cessé de pourrir les relations entre Paris et son ancienne colonie. Au départ, pourtant, rien ne semblait mystérieux dans la mort de ce magistrat français détaché auprès du gouvernement djiboutien. L’enquête, menée en collaboration avec les autorités françaises, conclut très vite à un suicide : dépression et immolation. Mais la veuve du juge conteste cette version et porte plainte. Les investigations seront lentes, très lentes. En 2000, les choses s’accélèrent. Un ancien garde du corps de la présidence djiboutienne assure devant le juge d’instruction avoir été témoin d’une conversation entre plusieurs hauts responsables djiboutiens, notamment Ismaël Omar Guelleh devenu entre-temps chef de l’État, sur « la mort du juge fouineur ». Le dossier Borrel devient dès lors affaire d’État. Et ce, d’autant plus que la thèse du suicide vole en éclats trois ans plus tard. Une série d’expertises met en avant le rôle « très probable » de « un ou plusieurs tiers » dans la mort de Bernard Borrel. Le président Guelleh, qui a toujours nié toute implication, s’agace. Il accuse « certains » à Paris de vouloir le déstabiliser. Le gouvernement français garde le silence. Onze ans après la mort du magistrat, le voile n’a toujours pas été levé ni sur les circonstances ni sur les raisons de cet assassinat. Mais le juge français en charge du dossier ne renonce pas.

Le génocide rwandais

Le dossier rwandais est sans doute l’un des plus lourds à régler pour Paris. Depuis 1994, date d’un génocide qui fut « sans importance » selon le mot de François Mitterrand, la relation France-Afrique est littéralement empoisonnée. Mis en cause par des associations de défense des droits de l’homme, de nombreuses enquêtes aussi bien parlementaires qu’internationales, et objets de nombreuses procé­dures judiciaires, responsables militaires et responsables politiques français ont jusqu’ici fait le dos rond en escomptant que le temps ferait oublier les événements.

La récente comparution à l’Ofpra d’Agathe Habyarimana, la veuve du président rwandais tué le 6 avril 1994, a comme balayé ces calculs. Jusqu’alors protégée par la République, Agathe Habyarimana, « clandestine » en France depuis des années puisque sans papiers, s’est trouvée mise en cause comme jamais. Après un premier refus de sa demande d’asile politique, la décision sur son recours devrait être rendue aujourd’hui. Président de la commission de recours de l’Ofpra, le magistrat qui annoncera la décision est l’ancien procureur général du procès Papon...

Les « disparitions » du Beach à Brazzaville

La « disparition » en mai 1999 de plus de 350 réfugiés congolais au Beach (port fluvial) de Brazzaville est à l’origine d’une de ces sagas judiciaires typiques de la « Françafrique ». Soupçonné d’être impliqué dans les « disparitions », Jean-François N’Dengue, un proche du président congolais Sassou N’Guesso, est inculpé le 1er avril 2004 par un juge d’instruction français. Celui-ci agit dans le cadre de la loi de compétence universelle et profite d’un séjour de villégiature en France du responsable congolais. Immédiatement averti, Matignon réagit et fait libérer d’autorité dans la nuit le responsable congolais, alors placé en garde à vue à Meaux. Celui-ci embarque aussitôt dans un avion.

Contraint et forcé, le président Sassou N’Guesso met alors en place à Brazzaville le procès du Beach. Des semaines durant, dans une ambiance virant souvent à la parodie, les parties civiles et les magistrats vont s’affronter dans un prétoire devenu creuset de toutes les influences politiques. Un pseudo-règlement est mis en place. Paris respire.

Mais se retrouve à nouveau en première ligne lorsque la Cour de cassation à Paris décide dans un arrêté du 12 janvier 2007 de casser la décision annulant la procédure du « Beach de Brazzaville » lancée devant les juridictions françaises.

L’affaire Falcone en Angola

En juillet 2002, Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, se rend en Angola pour tenter de renouer le dialogue avec l’État pétrolier. Mais l’entretien avec le président José Eduardo Dos Santos est très tendu. Le contact ne se fait pas. Il ne s’est toujours pas fait. Entre Paris et Luanda, le cas de Pierre Falcone brouille les relations. L’homme d’affaires est mis en examen par la justice française depuis le mois de décembre 2000 dans une complexe histoire de vente d’armes à l’Angola entre 1993 et 1994. Selon l’enquête, Falcone et son associé Arcadi Gaydamak sont accusés d’en avoir vendu pour plus de 630 millions de dollars au régime angolais, alors en guerre avec les rebelles de l’Unita. Les policiers français établissent qu’à l’occasion de ces marchés de très fortes commissions ont été versées, notamment à des hauts responsables angolais. Les mises en examen s’enchaînent en dépit du peu d’empressement du parquet. Pour Luanda, ces investigations sont « illégitimes et injustes » et « touchent directement la souveraineté » du pays. Le soutien des Angolais à Pierre Falcone est public et des plus explicite. Qualifié de « mandataire officiel du gouvernement angolais », l’homme d’affaires est nommé en 2003 « ministre plénipotentiaire » de l’Angola auprès de l’Unesco, ce qui le met à l’abri de toute nouvelle arrestation. En filigrane, Luanda menace de toucher aux intérêts pétroliers français. Depuis lors, Paris tente de trouver une solution honorable à cette crise sans y parvenir.

Licorne dans la nasse de Côte d’Ivoire

6 novembre 2004 : deux Sukhoï de l’armée ivoirienne bombardent le campement de la force Licorne à Bouaké, au centre du pays. Bilan : dix morts, dont neuf soldats français. Paris pointe la responsabilité du président Laurent Gbagbo. Mais l’enquête sur les exécutants du raid reste au point mort. Et les familles des victimes, qui ont déposé plainte contre X pour « assassinats », s’interrogent sur la réticence des autorités françaises à faire toute la lumière sur cette dramatique affaire. Mais c’est l’avenir de Licorne qui s’imposera en tête des priorités africaines du successeur de Jacques Chirac. Le 10 janvier dernier, le Conseil de sécurité a prolongé de six mois le mandat des Casques bleus de l’Onuci (Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire) et du détachement français, fort de 3 600 hommes. En juin prochain, le nouveau locataire de l’Élysée devra donc statuer sur le maintien, ou non, de cette force, dont le coût annuel est de 250 millions d’euros. L’heure sera très probablement aux révisions déchirantes. Votée en octobre dernier, la résolution 1721 du Conseil de sécurité prévoyait l’identification de la population ivoirienne, le désarmement des factions, avant la tenue d’élections, une nouvelle fois reportées à la fin octobre 2007 au plus tard. Aucun de ces points n’a connu le moindre début d’application. Devant l’impasse du processus politique, le nouveau chef de l’État pourrait décider le retrait militaire français, malgré la menace d’un retour des violences. Un départ qui consacrerait de façon retentissante l’échec français en Côte d’Ivoire.

Le Figaro ( Compilation de Mariama KEITA )

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