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Politique

Lutte contre l’Impunité

Prisons secrètes, Guantanamo, Abou Ghraib : le juge espagnol, qui publie « Un monde sans peur », dénonce les dérives de la lutte antiterroriste par Baltazar Garzón. Mais aussi son espoir dans la justice pour sauvegarder la démocratie.......

Les débats de l’Obs du jeudi 14 septembre 2006 - n°2184 - Réflexions : Au nom de la loi ........................................ La justice internationale Si nous voulons gagner la partie contre le terrorisme, il faut l’affronter avec toute la force de la loi et du droit. Il faudra revenir aux fondamentaux et - enfin ! - mettre sur pied une véritable justice pénale internationale, dont les tribunaux de Nuremberg et de Tokyo ont été les précurseurs. Or, comme la Chine, la Russie et la majorité des pays arabes, les Etats-Unis de Bush refusent toujours d’intégrer la Cour pénale internationale. Même si, à ce jour, les actes de terrorisme ne peuvent y être jugés que s’ils sont catalogués comme crimes contre l’humanité, la CPI est pour moi sans doute la plus grande initiative de paix de notre siècle et un outil efficace pour instaurer un ordre mondial plus juste. Eh bien, ce n’est pas une surprise, Bush dit non à la CPI, comme il dit non à la convention sur les mines antipersonnel, non au protocole de Kyoto sur les émissions de gaz, non à la convention d’interdiction des armes biologiques, non au protocole d’interdiction de la peine de mort, y compris pour les mineurs ! Mais cela ne saurait durer. Sans doute, la seule véritable force que l’on ne connaisse pas encore, au xxie siècle, est la force du droit. Il faut s’y mettre. Tant pis, si je passe pour un utopiste, mais j’y crois. Cela vaut pour la lutte contre le terrorisme, mais aussi contre le crime organisé, les atteintes aux droits de l’homme ou la corruption. Je suis très dur avec la justice, quand elle ne sait pas se défendre. Avec les juges qui sont incapables d’enquêter sur le pouvoir. La justice est alors comme une putain : tout le monde la tripote, mais personne ne la respecte. Mais il y a pire, peut-être. Au fond, le pire, c’est l’indifférence. Il ne faut jamais être indifférent. C’est l’indifférence qui a permis l’Holocauste, qui a justifié les dépravations des dictateurs, autorisé la corruption. J’en appelle à la révolte des jeunes, à la responsabilité, à des valeurs d’engagement social. On ne peut vivre dans la jungle imposée par la mondialisation en défendant l’Etat de droit quand il s’agit d’obtenir davantage de bénéfices, mais en le niant quand cela vous arrange. Il faut agir. Même si c’est difficile, même si le chemin est pavé d’embûches, peu à peu, on avance. ................................ Pinochet et Berlusconi Prenons l’affaire Pinochet. Certes, ce monsieur est retourné au Chili. Mais ce n’est pas un échec. Cela a permis de faire aboutir l’idée d’un mandat d’arrêt européen, et les conséquences ont été importantes dans son pays. Il en est de même pour les militaires auteurs d’actes de torture pendant la dictature argentine. De même pour Silvio Berlusconi, que j’ai déjà entendu deux fois dans le cadre d’un dossier de fraude fiscale. Il n’est plus désormais protégé par son immunité de Premier ministre. L’enquête est relancée. Il devra comparaître, et ce sont des juges qui diront s’il doit être condamné ou relaxé. En Italie, l’opération Mani pulite a été très attaquée, mais elle a donné des résultats. Les magistrats qui ont signé l’appel de Genève ont ouvert la voie. C’est un combat au nom du principe de l’égalité de tous devant la loi. Que l’on soit chef d’Etat, ministre ou puissant ne permet pas d’être intouchable. On l’a bien vu, ici en Espagne, où dans le dossier des GAL [NDLR, Groupes antiterroristes de Libération, responsables de l’assassinat de plusieurs dizaines de membres de l’ETA], de hauts responsables politiques ont dû répondre de leurs actes devant la justice et dont certains, et non des moindres, ont été condamnés à des peines de prison. C’est un combat quotidien et éternel, ce conflit entre la politique et la justice, aussi vieux que la démocratie athénienne. Tous les pouvoirs ont toujours tenté de bâillonner les juges pour protéger certaines classes privilégiées. Mais, au bout du compte, cela se retourne toujours contre eux. L’indépendance du pouvoir judiciaire doit être garantie et la responsabilité des juges doit être équivalente à leur pouvoir. Les ennemis sont nombreux, mais je suis sûr que nous pourrons en venir à bout. Pour parvenir à bâtir, je l’espère avec tant de force, un monde plus juste. Au-delà des tragédies et des horreurs, un monde sans peur.

(Traduit de l’espagnol par Ismael Cherif-Chergui y Vian)

Né en 1955, Baltazar Garzón est juge à l’Audiencia nacional, à Madrid. Chargé des affaires de grand banditisme, drogue et terrorisme, il a instruit de nombreux dossiers d’ETA. En 1998 il fait arrêter Augusto Pinochet en Grande-Bretagne. En 2003, il met Ben Laden en examen. Il publie le27 septembre chez Calmann-Lévy : « Un monde sans peur ». Agathe Logeart

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