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Culture

Le Bunganga

Article paru dans la revue L’autre, Cliniques, cultures et sociétés, 2005, Vol.6, n°3, 425-437.

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Le Bunganga
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Postface

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Olivier Bidounga *

C’est en visitant, à l’automne 2002, l’exposition Le geste Kôngo organisée par le Musée Dapper, que nous avons eu l’idée de cet article. Cette exposition magnifiquement présentée, qu’accompagnait un très intéressant catalogue (Falgayrettes-Leveau et Farris Thompson, 2002), montrait en effet des chefs-d’œuvre de la sculpture kongo provenant de diverses collections publiques et privées françaises et européennes, ainsi que des peintures contemporaines des Amériques noires se référant à l’héritage kongo : elle s’interrogeait à la fois sur la facture et la gestuelle de la statuaire kongo, mais aussi sur sa fonction divinatoire, thérapeutique et religieuse... En tant que représentant de la culture kongo, ayant durant plusieurs années conduit sur place des enquêtes de terrain et des collectes pour les musées du Congo, j’ai éprouvé beaucoup de difficulté à me reconnaître dans cette présentation, certes très belle sur le plan esthétique, mais quelque peu réductrice quant à ses tentatives de classification et d’appréhension de nos institutions. En particulier, j’ai noté que les statuettes présentées, bien typiques des Kongo avec leurs clous et leurs réceptacles « magiques », étaient systématiquement appelées soit nkisi, soit nkisi-nkondi, alors que ces statuettes, selon qu’elles appartiennent aux divers groupes kongo, portent des dizaines, voire des centaines de noms différents qu’on ne saurait classer en deux catégories uniques... C’est comme si, au Musée du Louvre, les cartels se contentaient de nommer « saints » les anciennes statues de pierre ou de bois en oubliant de préciser qu’il s’agit d’un Christ, d’une Vierge, d’un St-Joseph, d’un St-Antoine ou d’un des nombreux saints du ciel des chrétiens...

Un bref rappel sur la culture Kongo, répartie sur quatre pays d’Afrique centrale, la République du Congo, la République démocratique du Congo, le Gabon et l’Angola. Dès la fin du XVè siècle, les Occidentaux entrèrent en contact avec un royaume solidement organisé autour de sa capitale Mbanza-Kongo, mais que la traite négrière, le christianisme et la colonisation déstructurèrent progressivement... Aujourd’hui la culture Kongo se trouve morcelée sur quatre États séparés par les frontières coloniales ; quant aux objets témoins de cette culture, très tôt rapportés par les voyageurs européens (des tissus en raphia, des ivoires, des masques et des statuettes en bois), ils sont éparpillés dans les collections occidentales et le plus souvent dépourvus d’informations fiables concernant leur provenance exacte et leur emploi, parce qu’ils ont été justement confisqués dans un rapport de force, dans un premier temps par les militaires, français ou belges, chargés de « pacifier » les territoires rebelles à la colonisation, dans un second par les missionnaires et les administrateurs coloniaux chargés d’introduire la religion chrétienne, l’ordre et la civilisation des Blancs 1...

Pour cet article, je vais m’en tenir au territoire que je connais le mieux, celui de mon pays, le Congo-Brazzaville, où j’ai vécu et travaillé durant plusieurs années avant de m’installer en France. Au Congo-Brazza, les Kongo se composent d’un certain nombre de groupes dont les principaux sont :

les Vili, qui habitent le bas-Kouilou et le Kouilou jusqu’au sud-ouest du Gabon et les Vili qui touchent, avec leurs voisins Yombé, l’enclave du Cabinda ; les Lari et les Soundi du Pool ; les Soundi de Kimongo, les Dondo et Hangala et leurs voisins Bembé du Niari et de la Bouenza ; les Kongo-Manyanga, voisins des Yombé dans le bas-Congo ; enfin les Kongo-Yantatou de Boko 2.

Mon précédent article pour la revue L’autre étudiait un fétiche particulier utilisé chez les Kongo-Soundi-Lari pour traiter, entre autres, les maladies mentales, le Kinguizila (Bidounga 2001). Je voudrais parler aujourd’hui d’une institution plus large, qui régit traditionnellement l’ensemble des pratiques religieuses en pays kongo, le Bunganga.

Différence entre le Bunganga et le Nkisi chez les Kongo, Lari, Soundi

Le mot Bunganga 3 fait référence au Nganga, « celui qui a la connaissance de la nature, celui qui soigne ». C’est le pluriel de Manganga, « la chose du Nganga », désignant ainsi « les choses », c’est-à-dire l’ensemble des connaissances du Nganga, alors que le singulier Manganga désigne plutôt une spécialité...

Le Bunganga représente donc pour les Kongo une science regroupant plusieurs types de connaissances (médecine, divination, spiritisme...) que domine le Nganga, notable respecté dans la société kongo. Il regroupe également l’ensemble des fétiches, et en particulier les fameux Minkisi dont le terme au singulier, Nkisi, désigne une force, un pouvoir en relation avec les esprits des ancêtres d’une famille.

L’objet du Bunganga est de combattre le Tsindoki, c’est-à-dire la science du Ndoki, « sorcier » chez les Kongo, ennemi public numéro un de la collectivité, esprit malfaisant et anonyme à qui l’on attribue tous les maux qui peuvent survenir dans l’existence.

Comment devient-on Nganga chez les Kongo, Lari, Soundi ?

Dès la naissance on peut être prédisposé, homme ou femme, à être Nganga. C’est la mère qui met au monde l’enfant, mais c’est la grand-mère qui lui apporte les premiers soins de la vie (qu’on appelle Lusantsu), parce que c’est elle qui détient à la fois le savoir (notamment la connaissance de la nature) et le pouvoir de rester en communion avec les esprits Mbula. Par exemple, au moment de la naissance, au cours des premiers bains, la grand-mère met dans l’eau divers ingrédients nécessaires à la protection et à la défense de l’enfant, accompagnés des formules (Nsibu) qu’elle adresse aux ancêtres qui donneront à l’enfant sa maturité : ce sont eux aussi qui, à cette occasion, choisissent l’enfant pour être Nganga.

La deuxième possibilité est celle qui consiste à acquérir d’autrui le Bunganga par Hânda (acquisition onéreuse), contrairement au fétiche Nkisi qui appartient exclusivement aux individus d’une même famille, et ne s’achète ni se vend. Si la personne n’est pas disposée naturellement au Bunganga, elle devra passer par le Hânda qui implique beaucoup de sacrifices, jusqu’à « vendre » des gens de sa propre famille (il sera alors craint comme Ndoki ou sorcier).

Il existe chez les Kongo différentes sortes de Manganga que nous allons tenter de classer ici :

1. le Nganga Mbiki : spécialisé dans la révélation des causes d’une maladie, c’est lui qui en détermine l’origine, déclare si elle est naturelle ou un fait de sorcellerie, et se charge d’orienter le patient, selon la nature de son mal, vers un de ses collègues thérapeutes. Le principal outil de travail du Nganga Mbiki est le Futu, paquet multiforme contenant divers ingrédients tels que cola, noix de palme, Nsassaku, morceau de miroir, etc.

2. le Nganga Ngombo ou Nganga Tshiba : sa spécialité est de déterminer les responsabilités des différents maux de la société (vol, sorcellerie, conflits de diverses sortes). Il désigne le coupable par la sentence Yisa. Le Nganga Ngombo ou Tshiba utilise lui-même systématiquement les paquets Futu. Le mot Tshiba désigne une marmite en poterie contenant l’huile de palme, avec dans le fond un bracelet en cuivre que l’on porte à ébullition au delà de 100°, jusqu’à ce que l’huile s’enflamme. Le rite consiste à déterminer l’auteur du fait reproché de la manière suivante : tandis que le Nganga adresse à la marmite les formules Nsibu, si cette dernière se calme et refroidit au moment où l’on prononce le nom d’une personne, c’est qu’elle est innocente ; par contre, si le feu s’élève et enflamme la marmite, c’est que la personne est coupable.

3. le Nganga Malema : ce Nganga est spécialisé dans le soin des hernies et des diverses sortes d’inflammations. Exemple d’une de ses prescriptions : faire bouillir dans une marmite quelques fruits de l’arbuste appelé Tshenga avec quelques morceaux de pierre latéritique réduits en poudre, et en consommer un verre matin, midi et soir.

Ce Manganga fut pratiqué par mon oncle direct Mayamou Ma Mpoungui, que ma sœur surnommait « Médecin de campagne ».

Malema désigne un Manganga dont les Téké et les Kongo-Soundi revendiquent l’origine. C’est un Manganga protecteur et chasseur des mauvais esprits. Il a le pouvoir et la force d’attaquer et de détruire les sorciers et les voleurs qui voudraient nuire à la collectivité. Insistons un moment sur les fonctions et les interdits du Malema : on le dit protecteur, car il protège la famille et tous les biens matériels des mauvais sorts jetés, de la mortalité, du vol et de toute autre malédiction ; chasseur de mauvais esprits, il a la force d’un piège magique pouvant exploser à tout moment dès qu’il est provoqué, c’est-à-dire qu’i ! a lui-même la possibilité d’attaquer : la victime sera dite alors Malema ma Mbakidi, c’est-à-dire « malade du Malema ».

Pour ce qui est des interdits, toute personne initiée au Malema connaît bien-sûr les formules Nsibu, mais elle est tenue d’obéir à ces différents interdits :
- ne pas manger de porc,
- ne pas boire ou manger ce qui est aigre,
- ne pas se mettre nu à côté du Malema.

S’il vous arrive de transgresser l’un d’entre eux, le Malema réagit contre vous et peut même vous détruire.

Comme on le verra ci-contre, le Malema recueilli par le Musée de Croix-Koma à Nkankata (Bidounga 2001 : 308) est représenté par une statuette mesurant 15 à 20 cm, enveloppée au niveau de la poitrine d’un morceau de tissu noir ou bleu tombant jusqu’aux genoux, symbolisant l’invisibilité, et il porte sur les côtés deux tubes de bambou, reliés par une cordelette de fibres végétales Mpunga, chargés, tels des fusils, de poudre et de grenaille.

4. le Nganga Mpnngn Nvnaza : ce Nganga a pour tâche de contourner les tensions et les difficultés, il maîtrise les situations les plus délicates et peut aussi dérober la vérité. Son Manganga, le Mpungu Nvuasa, mêle dans un sac ou paquet appelé Futu, divers ingrédients aux propriétés actives et le Makaka, ficelle tressée à partir d’herbe qu’on noue à chaque affaire réglée. Exemple : un homme se plaint auprès du chef du village que sa femme a commis l’adultère ; la femme ou son amant vont consulter le Nganga Mpungu Nvuaza qui règle l’affaire en la nouant dans le Makaka : elle sera ainsi classée aussitôt et oubliée de tout le monde.

5. le Nganga Bilayi ou Nganga Mbâssa : sa spécialité est de développer la force physique et son savoir-faire se manifeste dans un Futu où l’on trouve une réduction de divers ingrédients, feuilles, bois coupés, canine de panthère, crinière de lion, main de gorille, etc. Exemple : en fonction d’un projet personnel, un individu sollicite ce Bilayi pour acquérir la force de l’animal choisi : le Nganga fait boire à son client deux ou trois litres d’huile de palme et introduit le Bilayi dans son corps par des incisions pratiquées au front, aux coudes, à la poitrine, aux genoux et aux pieds ; pour développer sa force et son agressivité il peut lui donner à croquer des tessons de bouteille ! L’énergie du client est ainsi décuplée quand il se met en colère : pour le calmer, ses proches devront lui donner à boire à nouveau de l’huile de palme... Son interdit principal est de ne pas toucher le sexe d’une femme, lequel anéantirait immédiatement son pouvoir !

6. le Nganga Miyuna : ce féticheur peut apporter la richesse à qui le sollicite, mais il s’agit d’une richesse magique qui disparaît dès que son possesseur meurt. Dans ce Manganga, le secret est de mise. Toute transgression entraîne systématiquement une mort foudroyante pour celui qui la commet. Le détenteur du Miyuna a la possibilité de soustraire l’argent des autres de manière invisible : d’où la coutume des Kongo de placer dans leurs bourses ou leurs coffres-forts un ou deux piments, parce que le Miyuna a justement pour interdit d’en manger.

7. le Nganga Kauga Nkuyu Yuma (« chasseur de diable sec ») : son Manganga est très puissant et permet d’arrêter le mauvais sort ou même, si on lui demande, d’en jeter un. C’est un généraliste polyvalent qui sait arrêter les mauvais esprits, et singulièrement le plus méchant d’entre eux, appelé « diable sec », créature du Ndoki. Dans son Futu l’on peut trouver divers objets, en particulier des statuettes, des ossements humains ou animaux, etc. Lorsqu’une famille veut détourner le mauvais œil du sorcier Ndoki (maladie, problèmes d’argent, malédiction), diagnostiqué par le Nganga Mbiki, elle sollicite ce nouveau Nganga qui organise une cérémonie nocturne qui durera jusqu’au petit matin : tout le monde est réuni autour d’un grand feu allumé à la demande du Nganga : ce dernier chante et fait chanter l’assistance, accompagné d’un musicien joueur de Nsambi, petite guitare de cinq à six cordes... Ce sont ces chants qui permettent au Nganga de rentrer en contact avec les Bissemo ou Bithini, forces magiques capables de combattre le Ndoki ; parmi ces Bithini, le Nganga peut posséder un lion, un léopard, un gorille ou tout autre animal féroce... Lorsque la cérémonie atteint son paroxysme, le Nganga met au défi le Nkuyu Yuma ou « diable sec ». Toute la nuit, il fait la démonstration de sa force, on le voit par exemple transformer en palmier la fumée du feu s’élevant vers le ciel et, muni d’une corde, l’escalader jusqu’au sommet ; tombant ainsi en transe, il sollicite les rugissements féroces de ses Bithini dans la forêt proche. C’est à l’aube que se décide et s’organise la poursuite du « diable sec », que seul peut voir le Nganga. Ce dernier choisit quatre ou cinq personnes de la famille pour l’accompagner et lui prêter main forte dans cette course poursuite qui très souvent va s’achever au cimetière, au pied d’un baobab ou dans un autre lieu magique comme une carrière de kaolin appelée Mayenga (Bidounga, 2001) : c’est là que le Nganga va opérer devant tous j’arrestation du « diable sec » comme on arrête un malfaiteur, lequel se révèle être une statue de bois ou un cadavre dans sa tombe. Le « diable sec » enfin confondu, il y a deux solutions : soit le Nganga le garde prisonnier dans son Futu, soit il le fait bouillir dans un Tsinzou, marmite en terre cuite, avant d’aller en jeter le contenu dans un cours d’eau.

Quelques faits vécus dans la famille Nsembo au village de Ngampiéma

À la mort d’un des jeunes enfants de ma tante paternelle, un des neveux de mon père, nommé Malonga Ma Kouola, eut l’initiative d’aller consulter un Nganga exorciste spécialisé contre le diable sec afin de lui commander des fétiches Bilongo pour venger la mort du défunt « en piégeant sa tombe ». Le Nganga lui confia un petit paquet enveloppé de tissu rouge contenant la tête d’une vipère (Nduna) et trois petites pierres Ndimu, en lui demandant de l’enfouir dans la tombe du disparu. Ce Bilongo avait pour vocation d’agir et de tuer le sorcier qui était sans nul doute, selon la croyance kongo, à l’origine de la mort de l’enfant : mais il resta sans effet, prouvant que la personne soupçonnée était bien innocente, en l’occurrence mon oncle Mayamou Ma Mpoungui, chef de la famille Nsembo dont j’ai parlé plus haut, et que son frère Malonga jalousait fort.

Mais ce Bilongo fut ultérieurement à l’origine d’un nouveau désordre familial, causant probablement la maladie et le décès d’une des nièces de mon père : l’on dut consulter le Nganga Mbiki, qui révéla le danger que faisait courir à la famille le Bilongo décrit plus haut. La famille convoqua alors le Nganga Kanga Nkuyu Yuma, expert en diable sec, « spécialiste du déminage », qui s’appelait Nganga Eugène. Ce Nganga vint donc au cimetière pour extraire de la tombe et « déminer » le Bilongo qui avait déjà tué une personne : sans cette opération, non seulement les membres de la famille, mais les animaux d’élevage et de basse-cour risquaient de disparaître jusqu’au dernier !

J’ai vu passer au village bien d’autres Nganga consultés par ma famille pour différentes affaires, entre autres, Ta (« Monsieur ») Moutiabi, Ta Marikamba, Ta Massoumou, Ta Nkouézi-Nkoulou, tous spécialisés dans la chasse au « diable sec ».

Dans le courant de l’année 1958, j’étais tombé malade à Brazzaville, dans le quartier de Moungali, au retour des grandes vacances passées dans notre village familial de Ngampiéma : je devais souffrir de rhumatismes articulaires, et ma famille ne connaissait guère le chemin de l’hôpital. La seule façon de me soigner fut de recourir à la médecine traditionnelle, et l’on convoqua un Nganga, Ta Kissouessoué, lui-même spécialiste du diable sec. Dès la première entrevue, celui-ci constata qu’il existait beaucoup de conflits dans la famille, liés à la jalousie qui opposait mes deux oncles, Mayamou et Malonga... En compagnie de ce Nganga, nous dûmes revenir au village avec toute la parenté, soit plusieurs dizaines de personnes transportées en camion ! Là, Ta Kissouessoué réunit la famille et demanda que l’on organise l’épreuve du Fungula-Masumu ou « confession des choses mauvaises » : il s’agit d’un acte très important pour les Kongo qui consiste à demander à chacun des membres d’une famille de se laver les mains successivement dans une bassine d’eau en confessant devant toute l’assemblée les maux qui rongent le cœur, en avouant les jalousies et les mauvais comportements passés, avec la promesse faite aux esprits Mbula (bons esprits des ancêtres) de ne plus recommencer. Mon oncle Mayamou, qui était lui-même Nganga, très respectueux de l’art de ses collègues, accepta de jouer le jeu, tandis que son frère Malonga, commerçant ambulant de profession, se déclara formellement opposé à cette pratique. Très coléreux et palabreur, plein de rancœurs envers sa famille en général et envers l’oncle Mayamou en particulier, il se surnommait lui-même Safu-Nsa (« prune acide »). Il refusa donc d’être présent à la confession publique et promit, au cas où l’on citerait son nom, de faire usage de son fusil « en tirant dans le tas », ce qui suscita maints commentaires dans la famille. Cette parole est d’autant plus grave que dans l’ensemble des populations Kongo, Lari et Soundi, l’épreuve de la confession est la seule manière d’obtenir la guérison 4.

La séance eut donc lieu en l’absence de l’oncle Malonga et c’est au milieu de toutes ces difficultés que Ta Kissouessoué parvint à me soigner, non sans avoir tiré lui-même un coup de fusil pour mettre fin au maléfice et pour conjurer toute tentative de récidive, laquelle entraînerait immédiatement la mort du sorcier. Au su de cette expérience, on me demandera : mais alors, qui était sorcier dans cette affaire ? Chez les Kongo, le Ndoki est une personne à l’âme mauvaise, qui a des pratiques occultes et des penchants criminels, parce qu’elle a en elle le germe de la jalousie Ntsiété... On dit qu’elle« mange » (Dia) la chair humaine (Dia-Bandiri)... C’est un pouvoir ou don particulier, le Kundu, souvent attribué aux oncles dans la culture Kongo, qui peut mener l’un à devenir Ndoki, comme peut-être l’oncle Malonga, et l’autre à protéger positivement sa famille, comme de toute évidence l’oncle Mayamou.

Tout ceci pour dire que les objets d’art Kongo que l’on présente dans les musées occidentaux, qui sont des éléments tangibles de notre précieuse mémoire, souffrent généralement de confusion et de manque d’information sur leur fonctionnement initial. C’est pourquoi j’invite cordialement les chercheurs et les conservateurs qui détiennent ces objets à retourner sur ces terres Kongo pour mieux les identifier et leur rendre leur vraie signification.

Buba Gimbakana Nzila Hama Hambu Bakaala.

« Quand on perd son chemin, on s’en retourne à la croisée précédente. »


notes :

1. On peut facilement prouver qu’un grand nombre d’objets congolais aujourd’hui conservés dans des musées français, belges ou suédois sont issus de ce rapport de force : comme ce précieux mannequin-reliquaire Bembé conservé au Muséum d’Histoire Naturelle de La Rochelle. légué à sa ville natale par un militaire ayant participé au début du XX, siècle à la « pacification » des populations du Niari, le commandant Briaud : Cf L’art africain 1987.

2. Une présentation à la fois précise et synthétique des peuples Kongo n’est pas chose facile à réaliser en fonction de sources souvent disparates et contradictoires selon qu’on se situe d’un côté ou de l’autre du fleuve Congo : Voir Hottot 1906, Soret 1955-1960, Sautter 1965, Dupré 1985, Mc Gaffey 1991

3. Le U de Bunganga. ainsi que des mots vernaculaires mis en italique est à prononcer Ou.

4. Lors de la Conférence nationale réunie à Brazzaville en 1990, son Président, Mgr Nkombo, proposa à l’assemblée d’observer ce rite traditionnel Kongo comme moyen de faire taire les vieilles rancoeurs et les mauvaises pensées afin de retrouver l’unité. C’est ainsi que les hommes politiques s’exécutèrent, mais la suite montra malheureusement l’inefficacité de cette action.

BIBLIOGRAPHIE

L’art africain dans les collections publiques de Poitou-Charentes, Angoulême : Germa ; 1987.

Bidounga, O. Note sur un grand fétiche kongo, le Kinguizila. L’autre. Cliniques, cultures et sociétés 2001 ; 2 (2) : 301-310.

Dupré G. Les naissances d’une société, espace et historicité chez les Beembé du Congo, Paris : Orstom ; 1985.

Falgayrettes-Leveau C, Farris Thompson R. Le geste Kôngo. Paris Musée Dapper ; 2002.

Hottot R. Teke fetishes (1906) Royal Anthropological Institute Journal, 1956.

Mc Gaffey W. Art and healing of the Bakongo, commented by themselves : Minkisi from the Laman collection. Stockholm’ Folkens Moseum Etnografiska ; 1991.

Sautter G. De l’Atlantique au fleuve Congo, une géographie du sous-peuplement. Paris : Mouton ; 1965.

Soret M. Carte ethnique de l’Afrique Équatoriale. 1955-1960.


POSTFACE

Marie-Claude Dupré**

Le témoignage d’Olivier Bidounga vient rappeler le gouffre qui se creuse entre une connaissance vécue, précise, détaillée et les discours émis loin des lieux où elle se déploie. Il nous livre un souvenir personnel qu’il ne peut replacer dans le catalogue d’une exposition parisienne, sa réalité échappe à l’emprise des spécialistes occidentaux, même et surtout quand elle se veut exemplaire.

Que s’est-il passé entre ce souvenir, parcelle de toutes les connaissances vécues des individus « kongo », et l’ouvrage imprimé qui se veut informé, détaillé, documenté ? Comment se crée un écart qui devient vite infranchissable ? Faut-il que la vie et la réalité se dissolvent entre le lieu où elles existent et celui où elles sont données à voir, loin de leur origine ? Le voyage a émietté les informations conjointes autant qu’il a dénudé les statues, si bien qu’il est désormais impossible de leur rendre leur épaisseur et leur existence.

Aucun des objets exposés ne possède de biographie. Ni lieu de naissance, ni lieu d’existence, sauf parfois un nom de village ou de tribu. Ils n’ont pas leur nom précis, celui qui était lié à un usage local ayant cours à une période délimitée, dans un rayon d’exercice connu. Au contraire, ils sont dotés d’exemplarité, chacun représente tous les autres, tous ceux que l’on assigne à résidence dans la même spécificité ; leurs particularités, leur histoire sont escamotées. Mieux, elles sont inutiles parce qu’ils sont devenus de simples illustrations de pratiques magiques déformées et simplifiées tant elles sont découpées en usages distincts, divinatoire, thérapeutique, maléfique, etc.

Olivier Bidounga nous le dit bien, ce genre de classification est réducteur. J’irai plus loin, ce genre de travail est destructeur. Nous imposons notre exigence de classification, notre découpage d’une réalité qui nous échappe, malgré nos efforts pour l’appréhender. Plus nous nous éloignons des témoignages vécus - et il y en bien peu sur ces objets trop souvent soustraits frauduleusement à leurs utilisateurs -, plus nous nous approprions moralement ce qui désormais nous appartient parce que nous avons eu assez d’argent pour l’acheter. Les dernières statuettes « obtenues »chez les Bembé ont été dérobées dans les cimetières par un intermédiaire soudoyé par le collectionneur européen ; pas question, en ce cas, de s’informer sur la biographie de l’objet auprès de la famille qui en était détentrice !

L’écart est si grand que les tentatives pour le combler ne font que l’augmenter. Si nous indiquons parfois l’origine géographique, nous confondons trop souvent les divers groupes kongo ; nous utilisons indifféremment le nom de la force spirituelle et celui de son support matériel dont nous ne conservons comme digne d’intérêt que l’objet sculpté ; nous ne parvenons pas à distinguer chaque statuette dans sa singularité, pas plus que dans sa généralité restreinte puisqu’il manque toujours le futu qui lui était joint.

Ce que nous croyons - plus ou moins sincèrement - être de l’histoire de l’art se révèle un assortiment de fripes classificatoires imposées à des objets dont nous sommes les derniers maîtres. Il y manque l’histoire, grande et petite, et la connaissance des pratiques où la statuette n’est qu’un élément, quand elle existe, et non un accessoire de base qui résumerait toute la complexité du travail thérapeutique. Quand nous croyons « enrichir » l’objet de collection en le classant, ou en le contextualisant, nous devenons encore plus aveugles. Car notre propre histoire nous pousse à ne « voir » que la sculpture et à négliger tous les futu si précieux et si riches que nous décrit Olivier Bidounga.

En l’absence de retour sur place, et, même si cela est possible, lorsque les objets ne sont plus utilisés, l’imagination occidentale se donne libre cours. Un exemple : les statues à clous, hérissées de pointes, de vis, de crochets et de plaquettes de fer. Appelées d’un terme générique, Nkisi Nkondi, elles restent dépourvues de tout témoignage oculaire de leur usage ; on ne dispose que de brefs récits qui se réfèrent à un passé disparu. Alors on les décrit figurant un geste emblématique, porteur de toute la culture kongo, de tous les divers groupes kongo sans distinction, le bras droit levé vers le ciel, avec le poing serré sur une arme, lance ou couteau, bien souvent disparue. Mais personne ne signale au lecteur qu’aucune des statues expédiées dans l’hémisphère nord n’avait d’arme ; qu’importe, la fable continue sa course et devient vérité : la « pose kongo », main gauche sur la hanche, main droite levée et brandissant un bâton ou le plus souvent une arme... Impossible pour nos esprits de voir autre chose qu’une menace concrète dans ce geste ; impossible d’imaginer, ou de comprendre, que la puissance est contenue dans le vide entouré par les doigts de la main.

La rectification d’Olivier Bidounga vient à point ; elle nous oblige à examiner les présupposés de nos commentaires sur une production plastique dont nous ne saisissons qu’une faible partie, la plus simple, celle qui se prête le plus facilement à une ré-invention. Comme lui, je souhaite que la confrontation soit possible entre la statuette et ceux qui l’utilisent. Et je ferais aussi appel aux Kongo de la diaspora, à ceux qui, bien sûr, ont conservé des souvenirs aussi détaillés que lui.

P.S. : Nous avons pu, Etienne Féau et moi, faire visiter l’exposition « Batéké peintres et sculpteurs d’Afrique centrale » à des Congolais de culture téké. L’objet qui les a arrêtés le plus longuement fut une natte de joncs tressés, enserrée de cordelettes, fermée sur un contenu invisible. C’était, nous dirent-ils, la chose du chef, la réalité de ses pouvoirs que personne ne pouvait voir, même sous cette forme. « Fétiche » soustrait à la vie politique par des missionnaires, mais pas détruit pour autant et ne figurant pas parmi les objets esthétiques présentés à répétition dans les expositions parisiennes.

* Ancien conservateur du Musée de Kinkala, Congo Brazzaville. Mes remerciements vont à Madame Marie-Claude Dupré, chercheuse au CNRS, dont les travaux m’ont beaucoup appris sur nos voisins Téké, et à mon ami Etienne Féau, conservateur en chef au Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France, pour m’avoir encouragé à composer cet article et pour ses relectures ; ils vont aussi à Marie-Laure Urvoy, de l’association Survie, coordinatrice du programme "Biens publics à l’échelle mondiale", qui en a très aimablement assuré la frappe.

** Ethnologue, CNRS

P.-S.

RESUME

Le Buganga, source de création des objets qui soignent chez les Kongo L’auteur précise ce que les Kango appellent Bunganga, soit la science du Nganga, médecin-guérisseur ayant pour tâche principale de contrer les agissements occultes du sorcier Ndoki ; il décrit les différentes spécialités, les accessoires et les traitements utilisés, ainsi que les interdits, en donnant de nombreux exemples dont celui du traitement qu’il a lui-même subi enfant au village de Ngampiéma alors qu’i ! souffrait de rhumatismes articulaires.

Mots-clés : Confession, Congo-Brazzaville, fétiche, interdits, Kongo, magie, médecine, Ndoki, Ngonga, Nkisi, sorcellerie, statuette.

ABSTRACT

The Buganga, a source of creation for healing objects in the Kongo people The author precises what the Kango call Baganga, the knowledge of the Nganga, the medecine man whose main task is to fight the occult manœuvres of the sorcerer Ndoki. He describes the different specialties, the accessories and treatments used, as well as the taboos. He presents many examples, including the treatment he underwent as a child in his village of Ngampiéma when he was suffering from rheumatoid arthritis.

Key words : Confession, Congo-Brazzaville, fetish, taboo, Kongo, magic, medicine, Ndoki, Nganga, Nkisi, sorcery, statuette.

RESUMEN

El Buganga, fuente de creacion de objetos que curan del pueblo Kongo El autor precisa que los Kongos llaman Buganga, ciencia du Nganga, al médico-curandero cuya tarea principal es de contrariar las acciones dei brujo Ndoki. Nos decribe las diferentes especialidades, los accesorios y los tratarnientos utilizados, asi como las prohibiciones, dandonos ejemplos entre los cuales aquel del tratamiento que siguio el mismo siendo nino en el puebla de Ngarnpiema cuando sufria de reumatismos articulares.

Palabras claves : Confesiôn, Congo-Brazaville, fetiche, prohibiciones, Kongo, mogio, medicina, Ndoki, Nganga, Nkisi, brujeria, estatuilla.

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