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Communiqués et Lettres ouvertes

Que nous dirait le Cardinal Emile Biayenda , aujourd’hui en 2005 ?

Que nous dirait le Cardinal Emile Biayenda, aujourd’hui en 2005 ?

Lorsqu’en janvier 2005, nous (les Membres de l’ACEB France) décidons de fixer au dimanche 3 avril 2005, la commémoration du 28ème anniversaire de l’assassinat du Bon Cardinal Emile Biayenda, nous sommes loin de nous imaginer que ce mois d’avril sera pour toute la chrétienté et toute la terre entière, un mois d’actions de grâce, que nous allons vivre des moments émouvants pour notre foi, d’abord par l’entrée dans la gloire du Pape Jean-Pau II le 2 avril 2005, ensuite par l’élection, le mardi 19 avril, au trône de Saint Pierre du Cardinal Joseph Ratzinger, Gardien du temple, qui sibi nomen imposuit Benedictvm XVI (qui s’est donné le nom de Benoît XVI).

Ainsi, le dimanche 3 avril, comme prévu, de nombreux Congolais se sont retrouvés en l’Eglise Notre Dame de Blanc Mesnil en banlieue parisienne, pour cet office religieux présidé par le Père René Tabard et sous l’œil paternel et attendrissant du Père Jean Le Badezet, 90 ans, rentré de Brazzaville, il y a un mois.

Trois moments forts ont marqué cet office : l’homélie du Père Le Badezet, la lecture de la biographie du Cardinal Biayenda que de nombreuses nous réclament et le message traditionnel de l’ACEB -France.

Le Père Le Badezet a commencé par remercier l’assistance et particulièrement la Communauté congolaise pour son accueil.

“Au Congo-Brazzaville où j’ai passé 60 années de son ministère, je n’ai gardé que des amis et mon souhait le plus cher, c’est d’y retourner dès que mon état de santé me le permettra.

Du Cardinal qu’il a peu connu hors du cadre de sa mission, le Père Le Badezet dit :” J’ai du Cardinal Emile Biayenda le souvenir d’un homme très pieux, travailleur, persévérant et sérieux. Ses camarades du petit Séminaire de Mbamou ( Région du Pool) se souviennent d’un ami souriant, calme, gentil, disponible. Le seul reproche que ces deniers lui faisaient, a ajouté le Père Le Badezet avec une pointe d’humour, c’est qu’il ne jouait pas très bien au football ! Au grand séminaire de Brazzaville tous étaient unanimes pour lui reconnaître une piété solide sans ostentation, une charité et un dévouement total”.

“Au cours de son stage de prêtrise, il confirme son zèle apostolique. Ordonné prêtre,, il se révèle comme un homme de conviction et dans sa charge de vicaire , il était très proche des prêtres et des paroissiens”.

“Nommé Archevêque en 1970 puis créé Cardinal en 1973, il a beaucoup œuvré pour le dialogue entre les autres églises et le régime marxiste. A ce sujet , le Père Le Badezet ajoute que le Cardinal Emile Biayenda et le Président Marien Ngouabi s’appréciaient mutuellement, ce qui n’avait pas été le cas avec le régime de Massamba Débat sous lequel il avait été torturé et humilié”.

Puis, le Père Le Badezet a raconté avec une grande émotion, les circonstances dans lesquelles Monsieur Samba est venu lui annoncer le 23 mars 1977 à 7h30, la mort du Cardinal Emile Biayenda. Cet assassinat a été une immense perte pour l’église du Congo-Brazzaville qui a besoin des bergers de son envergure. L’enseignement du Cardinal Emile Biayenda frappé du coin du bon sens s’articule autour d’idées simples à savoir :

- le sacerdoce n’est pas à prendre à la légère
- il faut donner la joie au peuple de Dieu
- il faut manifester de l’amour pour les pauvres

“S’adressant encore à l’assistance, le Père Le Badezet a fait un constat sans équivoque : l’église du Congo-Brazzaville est en crise ! Elle n’échappe pas aux maux qui traversent la société congolaise comme la corruption, la compromission, etc...

L’église du Congo est fragile : elle l’est d’autant plus qu’en marge de la crise profonde qu’elle connaît en son sein, elle est l’objet à intervalles réguliers d’une extrême violence des politiques chaque fois qu’elle investit le champ social. Il fait alors le récit d’une scène abassourdissante, où pour le dédouanement des médicaments, dons humanitaires arrivés au port de Pointe-Noire, un Ministre de la République lui exige pour la signature des documents administratifs nécessaires à la récupération de ces médicaments, une somme de 50.000 frs CFA. La prolifération de sectes et autres syncrétismes, poursuit-il, achèvent de créer une grande confusion auprès de nos frères et sœurs très peu aguerris ou simplement plongés dans une grande détresse spirituelle, matérielle et moral” .

Pour terminer son homélie, le Père Le Badezet a exhorté les jeunes, les prêtres et tous les serviteurs de Dieu à s’engager pour redonner un nouveau souffle à l’église du Congo. Soyez chrétiens, soyez friands pour toute l’église du Congo-Brazzaville a t-il lancé à l’assemblée qui l’a ovationnée longuement”.

Bref aperçu de la vie du Cardinal

Deuxième Archevêque congolais après Mgr Théophile Mbemba, le Cardinal Biayenda, fils de tata Semo et de mama Biyela, est né 1927, à Malela Bombé (Mpangala) dans le district de Kindamba, dans la région du Pool. Après des études primaires dans les écoles catholiques de ce district et à Boundji (Nord du Congo), il entre au petit séminaire Saint Paul de Mbamou, puis entreprend, de 1950 à 1958, des études de philosophie et de théologie au grand séminaire Libermann de Brazzaville. Ordonné prêtre le 26 octobre1958 par Mgr Michel Bernard, il exerce son ministère d’abord à la paroisse de Ouenzé 1959 à 1962, puis à Mouleke, de 1962 à juillet 1965.

Responsable diocésain de la Légion de Marie, cette forme d’apostolat lui vaudra l’inimitié de certains hommes politiques. Il est arrêté et torturé en 1964 et en 1965 en même temps que le Père Robyr de la Congrégation du Saint Esprit. Pour la première fois, il subit dans sa chair le contrecoup des luttes politiques auxquelles il est totalement étranger.

De 1965 à 1969, Emile Biayenda poursuit ses études dans les facultés catholiques de Lyon en France où il obtient une licence de Théologie et un Doctorat en Sociologie.

Rentré à Brazzaville en mai 1969, il est nommé vicaire a la paroisse Saint Esprit de Moungali. Le 18 fevrier1970, il devient vicaire épiscopal chargé de la coordination entre les diverses oeuvres d’apostolat et les commissions diocésaines. Le 7 mars 1970, l’abbé Emile Biayenda est nommé Archevêque coadjuteur avec droit de succession et est consacré à Rome, le 17 mai de la même année. Il succède à Monseigneur Théophile Mbemba, décédé le 14 juin 1971 à Brazzaville. Le 2 février 1973, il est créé Cardinal par le Pape Paul VI. En mai de la même année, de retour de Rome, la population chrétienne congolaise lui réserve à Brazzaville un accueil triomphal.

Mais la situation politique du pays est toujours sous l’emprise marxiste-léniniste. Le gouvernement congolais de l’époque, fortement marqué par cette idéologie, connaît une instabilité certaine du fait de rivalités internes dans le parti unique. Cela aboutit, le 18 mars 1977, à l’assassinat du Président de la République, Marien Ngouabi. (Il convient de rappeler que le 18 mars 1977, Cardinal Biayenda s’entretient en dédut d’après midi avec le Chef d’Etat congolais, le Président Marien Ngouabi, sur des questions relatives à l’Eglise du congo. Après l’entretien, le Cardinal retourne à son domicile. Et quelques heures après, le président Marien Ngouabi est assassiné).

Le soir du 22 mars vers 17h, un véhicule Land Rover s’arrête devant la résidence du Cardinal. Deux hommes en descendent et communiquent au Cardinal que le Comité Militaire du Parti désire l’entendre. Le cardinal monte à bord de leur véhicule, qui prend la direction de l’Etat-Major de l’armée. ..L’abbé Louis Badila qui suivait la Land Rover, fait le témoignage suivant, que les lecteurs peuvent retrouver dans le livre d’Adolphe Tsiakaka « Emile Biayenda, grandeur d’un humble »Editions du Signe, 1999. Pages 137 à 139 : " A ce moment descend de l’Etat Major, à toute allure, une voiture noire. Une 504. A la vue de la Land Rover dans laquelle se trouve le Cardinal, elle fait volte-face. L’homme qui s’y trouve fait signe au soldat en recherche de soi disant renseignements sur le lieu de rendez-vous. Il lui parle. De quoi s’est-il agi ? On le saura quand ce soldat dictera à son complice, le conducteur, de prendre direction de Mpila ...Je tente de les poursuivre. Mais l’embouteillage des voitures leur donnera de l’avance sur moi. Je les perds de vue..." Plus tard dans la nuit, les autorités du Comité Militaire du Parti annoncent à l‘Abbé Louis Badila, Vicaire général, l’assassinat du Cardinal par ceux qui l’avaient enlevé.

Il nous laisse un message adressé à ses compatriotes peu avant sa mort, message de paix, en quelque sorte son testament et la conclusion de sa mission évangélique parmi nous : « A tous nos frères croyants du Nord, du Centre et du Sud, nous demandons beaucoup de calme, de fraternité et de confiance en Dieu, Père de toutes races et de toutes tribus ; afin qu’aucun geste déraisonnable ne puisse compromettre un climat de paix que nous souhaitons tous ».

Message de l’ACEB France prononcé ce dimanche 3 avril 2005

« Face à un monde en crise, certains voudraient faire de l’Eglise une instance autoritaire, garante de la morale privée...L’Eglise ne peut s’enfermer et se replier derrière ses rites. Elle est appelée à se révolter contre les injustices qui toujours plus nombreuses blessent la dignité de l’Homme...Ne rien faire par peur ou tout risquer par amour : de ce choix dépend peut-être la survie même de l’humanité. » (Patrice Gourrier in Lettre ouverte au prochain Pape chez Flammarion - Desclée de Brouwer. Mars 2005)

Si le Cardinal Biayenda vivait encore parmi nous aujourd’hui, il prônerait la concorde à tous les fils du Congo. Il s’adresserait aux autorités politiques et leur demanderait d’autoriser tous les exilés politiques de rentrer à la maison. Car le Congo-Brazzaville est notre bien commun à tous, c’est notre maison commune. Et aucun Congolais, ne peut s’arroger le droit d’interdire à un autre Congolais de revenir à la maison.

Si le Cardinal Biayenda vivait encore parmi nous, il demanderait de restaurer l’autorité de l’Etat dans tous les Départements, particulièrement dans le Pool ; Département livré aux mains d’hommes en armes et sans loi dont Mr Frédéric Bitsangou alias Pasteur Ntoumi, afin que cette partie du territoire puisse jouir des mêmes droits que le reste du Congo, bénéficie des programmes d’investissement de l’Etat et que ses populations puissent vaquer à leurs occupations en toute liberté.

Selon une récente étude de l’ONU intitulée "Le Pool, une crise humanitaire négligée", ce département "reste aujourd’hui très marqué" par les guerres "qui ont provoqué la destruction des infrastructures publiques et privées, une disparition des services de base et la recrudescence des maladies infectieuses". "Le Pool et sa population dépérissent progressivement", poursuit le texte, soulignant que "les besoins humanitaires demeurent une préoccupation" dans ce département où les exactions des miliciens et des militaires se poursuivent.

Si le Cardinal Biayenda vivait encore parmi nous, il demanderait aux forces de l’ordre de veiller à la sécurité de tous les Congolais et de leurs biens, à la quiétude citoyenne et à l’unité nationale.

Si le Cardinal Biayenda vivait encore parmi nous, il demanderait de rendre Justice sans acrimonie pour les disparus du beach de Brazzaville et d’autres victimes. Que la Justice soit rendue, en toute sérénité, sécurité et impartialité. Si le procès des auteurs de crimes du Rwanda se passe à Arusha en Tanzanie, si le procès des auteurs des crimes au Kosovo se déroule à la Haye, celui des disparus du beach peut très bien être organisé dans un pays neutre, au nom de la compétence universelle.

Si le Cardinal Biayenda vivait encore parmi nous, il demanderait d’offrir à l’ancien Chef de l’Etat Alphonse Massamba-Débat, assassiné le 25 mars 1977, des obsèques nationales, ainsi qu’une sépulture digne de son rang.

Si le Cardinal Biayenda vivait encore parmi nous, il épouserait l’esprit de la lettre des Evêques d’Afrique centrale pour la lutte contre la pauvreté, demanderait de veiller au partage équitable des ressources de la nation, d’assurer le paiement régulier des travailleurs, de verser ponctuellement les pensions des retraités, la bourse des étudiants et d’enrayer la corruption.

Si le Cardinal Biayenda vivait encore parmi nous, il dirait aux présidents étrangers, que le Congo Brazzaville n’a pas besoin de l’aumône, que ses ressources naturelles, les recettes du pétrole suffisent largement pour re-dynamiser son économie, pour payer la dette extérieure, pour assurer aux personnes âgées des soins adéquats, et même d’instaurer un RMI (Revenu minimum d’insertion) à la congolaise en faveur des familles démunies.

Si le Cardinal Biayenda vivait encore parmi nous, il dirait aux Ambassades d’assouplir et d’humaniser la procédure d’obtention des visas. Il est inacceptable au 21ème siècle que les Européens aient tous les droits, le droit de se déplacer, de voyager partout jusqu’au Congo et qu’il soit dressé des obstacles insurmontables pour les Africains sous les prétextes les plus biscornus. En effet, ni notre appartenance à la Francophonie, ni les liens séculiers et historiques entre la France et l’Afrique noire, ni le sacrifice de nos parents et grands parents pour la libération de la France, ni même le fait que Brazzaville ait été pendant la Deuxième Guerre Mondiale, Capitale de la France Libre, ne nous octroient la moindre considération, le moindre statut particulier. Les services consulaires continuent de traiter les candidats congolais à l’émigration comme du bétail. Dans l’espace francophone africain, il n’ y a pas que notre pétrole, nos ressources minières qui suscitent un grand intérêt : il y a aussi les hommes. C’est notre ressource la plus vitale et qui mérite respect.

Si le Cardinal Biayenda vivait encore parmi nous, il demanderait aux médecins, infirmiers et infirmières congolais de bien accueillir les malades, de bien les soigner, plutôt que d’exiger d’abord de l’argent. Il demanderait au gouvernement d’allouer au moins 1% du budget national aux malades atteints du SIDA. C’est possible. Il demanderait aux parents et aux enseignants d’apprendre aux enfants et aux jeunes les vraies valeurs, le respect de la vie.

Si le Cardinal Biayenda vivait encore parmi nous, il demanderait aux jeunes qui ont pris les armes de renoncer à la violence, source de désolation et d’un gâchis humain et matériel.

Si le Cardinal Biayenda vivait encore parmi nous, il dirait aux chrétiens congolais de s’engager pour la justice, de prendre part à la gestion de la chose publique. Il dirait à ses frères et sœurs Congolais du Nord, du Centre et du Sud, que le Congo est notre pays à tous, notre maison commune. Que le Congo est notre richesse à nous tous. Nous n’avons pas le droit de le détruire, mais nous devons le construire ensemble.

Aujourd’hui, le Congo Brazzaville a besoin de responsables capables de rassembler, de redonner au pays un enseignement de qualité, un équipement sanitaire opérationnel, de partager équitablement les fruits de la richesse nationale et de fournir à tout citoyen, sécurité physique et juridique.

A Paris, le 3 avril 2005

Pour l’Association Cardinal Emile Biayenda - France

Gabriel SOUNGA-BOUKONO

Président

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